Le royaume marocain présente un modèle de justice coloniale

9 militants sahraouis condamnés à la prison à perpétuité, 4 condamnés 30 ans de prison, 7 à 25 ans, 3 à 20 ans, 2 à 2 ans (libérés à l’issue du procès après 27 mois d’incarcération), tel est le verdict du dernier procès du Tribunal militaire de Rabat qui est un exemple frappant de la justice coloniale et devrait à ce titre figurer dans les livres d’Histoire. La cinquantaine d’observateurs européens qui se sont relayés durant les 9 jours d’affilé sont prêts à offrir aux Editeurs de manuels scolaires les rapports fournis qu’ils vont rédiger individuellement ou collectivement et qui rendront compte du déni de Droit, non seulement en référence aux traités et conventions ratifiés par le Maroc, mais à sa propre Constitution et à sa législation pénale.


Il y a de quoi être abasourdi à l’énoncé de ce verdict, alors qu’aucune preuve, aucun témoignage de ces 9 policiers, sortis du chapeau du Procureur du roi à l’ouverture du procès, n’ont été produit à la Cour. Le Président a refusé des témoins demandés par la défense : l’ex Ministre de l’Intérieur et les 2 walis avec qui le comité de dialogue était en rapport l’avant-veille de l’attaque du camp de même qu’une députée du Parlement, ancienne transfuge du Front Polisario. Trois témoins sahraouis ont affirmé qu’Enaama Asfari a été arrêté en leur présence dans la maison de l’un d’eux à Laayoune le 7 novembre 2010 en soirée et non le 8, date du PV de la police. Ce n’est d’ailleurs pas le seul PV falsifié en termes de dates et lieux d’arrestations : un chauffeur employé de la Région travaillait ce jour-là alors qu’il est accusé de meurtre au camp de Gdeim Izik… la liste serait longue, mais le compte rendu détaillé que l’on fera prochainement indiquera toutes ces contre-vérités.

Si nous sommes pour notre part abasourdis devant ce déni de justice, c’est une lecture différente qu’en fait Enaama Asfari. “Ce verdict du régime marocain est à usage interne. Il entend raconter à son opinion publique qu’il a rendu justice aux 11 victimes. Alors que c’est la violence du démantèlement du campement pacifique de Gdeim Izik par les divers corps de sa force publique, qui en est responsable. Ce verdict est une vengeance à l’égard peuple sahraoui qui s’est levé en masse durant presque un mois en octobre 2010, comme le feront les autres peuples du Maghreb pour défendre eux aussi leur dignité. Ce procès est une victoire pour nous, il nous a permis de témoigner, d’une part des motivations qui animaient la vieille femme et les jeunes qui ont décidé de s’installer dans notre désert, rejoints par des dizaines de milliers de Sahraouis de manière permanente ou lors de visites pour protester de leurs conditions de vie, des atteintes à leurs libertés et de la spoliation des richesses naturelles de notre pays.

Avec mes camarades nous avons pu exprimer notre idéal pacifique de vivre en harmonie avec le peuple marocain qui lui aussi souffre de ce régime et les autres peuples de la région. Nous avons dénoncé les conditions atroces et illégales de nos arrestations, les tortures et humiliations que nous avons subies dans les commissariats, gendarmeries, dans l’avion qui nous transportait à Rabat et jusque dans les tribunaux de Laayoune et Rabat avant d’être présentés aux juges d’instruction dans des états lamentables. Ils n’ont pas pris en compte ces tortures, de même que les plaintes déposées suite aux séances de torture durant les premiers mois à la prison de Salé2.

Nous avons clamé notre innocence des crimes dont nous sommes accusés car nous sommes des défenseurs des droits de l’homme et ne pouvons attenter à la vie d’autrui. Et cela publiquement, devant tous ces observateurs internationaux ! La lutte continue. Je l’ai comparée dans ma déposition au Tribunal à la Tour Eiffel prévue pour durer 20 ans et qui est éternelle comme Paris, c’est un dicton trouvé sur la papillote qui entourait les chocolats que Claude m’avait apportés à Noël je l’ai montré au Président qui est resté bouche bée.

Au cours de leurs audition,ces militants d’une grande dignité, chacun avec ses mots ont insufflé à la cinquantaine d’observateurs présents une bouffée d’espoir. Ils ont traîné à la barre la colonisation marocaine, devenue de fait la véritable accusée de ce procès.

Il faut aussi indiquer que chacun des accusé au début de son audition a rendu hommage à l’AMDH, aux avocats qui les défendent, aux observateurs internationaux, aux organisations de droits de l’homme de par le monde qui les soutiennent. Les familles des victimes ont aussi reçu des condoléances de leur part.

Des familles qui n’auront pas obtenu la vérité sur les circonstances de la mort de leurs fils ou maris, elles à qui les autorités n’ont pas jugé utile de remettre un certificat médical sur les conditions de décès, qui ne leur ont pas ni permis de voir les dépouilles. Ces morts en service commandé étaient jeunes, à peine formés ou encore en formation ; ils ont été envoyés pour attaquer des civils endormis, brûler leurs tentes, les chasser d’un campement devenu de fait une habitation comme l’a qualifié un des avocats. Un sale boulot. C’était notre rôle d’observateur d’aller auprès des familles pour s’enquérir de leur situation et nous les avons trouvées bien abandonnées au fond de cette salle d’audience où elle ne comprenaient pas tout ce qui se passait. Pourtant elles ont été bien utiles à la manifestation organisée par les nationalistes en réponse à la présence importante des familles et amis des prisonniers sahraouis qui sont parties avant le prononcé du verdict tant la tension était montée et la provocation latente.

Dans cette grande salle d’audience qui résonnait des vers du chant du Front Polisario à chaque entrée des prisonniers, bras levés le V de la victoire au bout des doigts, la dignité n’était pas à la tribune, mais sur le banc des accusés, tel El Bachir Boutenguisa déclarant “Je suis ici par erreur, mais sans regret car la prison a été mon université, j’ai appris beaucoup de choses que je n’ai pas connu à l’école dont j’ai été exclu par le système colonial.”

J’ai relaté ici les premières impressions de cette expérience nouvelle et combien enrichissante de l’observation du dernier procès devant le Tribunal militaire de Rabat qui va être supprimé dans le cadre de la nouvelle législation marocaine. Prochainement les observateurs français (3 avocats, 2 élus, 8 militants associatifs) qui se sont relayés publieront un rapport détaillant à partir des centaines de pages de notes prises au cours des 9 journées de ce procès historique, consécutif du tournant pris par le conflit du Sahara occidental dans un soulèvement populaire sans précédent. Gdeim Izik : “un clou de plus dans le cercueil de la colonisation” ! déclarait en Français Enaama Asfari, en se levant pour répondre aux questions d’un Président qui a eu devant lui des accusés qui ont déboulonné tous les rouages de l’accusation.

Pardon, j’oubliais de préciser que les autorités marocaines avaient pris soin d’inviter des observateurs internationaux francophones (français et belge) et américaines. Ils n’avaient pas d’interprète auprès d’eux pour expliquer au fur et à mesure les débats et n’ont assisté qu’à une partie de la première journée du procès. Pourtant la télévision marocaine s’est précipité sur eux pour recueillir leur témoignage de satisfaction du déroulement de ce procès…

Michèle DECASTER
Mandatée par l’AFASPA et le BIRDHSO (Bureau International pour le Respect des Droits de l’Homme au Sahara Occident

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