LE PEUPLE MALGACHE AU DÉFI DE NOUVELLES FORMES DE NÉOCOLONIALISME AGRAIRE

Offensives provocatrices de l’agrobusiness autoritaire à Madagascar, convoitises tout azimut sur les terres malgaches, résistances citoyennes et paysannes…

Voici 2 textes pour faire un premier point sur les enjeux et sur la situation actuelle :

* l’analyse faite, depuis la Grande Ile même, par le SEFAFI, Observatoire de la Vie Publique à Madagascar ;

* l’Appel porté par un collectif de Malgaches de l’extérieur pour la défense des Terres malgaches…

En tout cas, des expressions et initiatives de résistance à soutenir



1°)

Communiqué :

COLLECTIF POUR LA DEFENSE DES TERRES MALGACHES :

Affaire Daewoo

Nous avons appris le 19 novembre dernier, par la presse internationale, les déclarations du directeur financier de Daewoo Logistics, Shin Dong-hyun, annonçant la signature d’un bail emphytéotique de location pour 99 ans, entre cette société et les autorités malgaches, de 1,300 millions d’hectares de terrains arables. Les détails du contrat sont préoccupants et sans précédent :

– La surface louée représente l’équivalent de la moitié de la Belgique, et correspond à la moitié des surfaces cultivables à Madagascar.

– Les termes du contrat ne prévoient pas de versement d’argent à l’Etat malgache, les investissements dans les infrastructures nécessaires à la réalisation du projet tiendraient lieu de ‘prix de location’.

Les principaux ministres malgaches concernés ainsi que les représentants de Daewoo à Madagascar ont démenti en insistant sur le fait que le projet en est seulement au stade de prospection de terrains et de négociations. Mais différents témoignages venant du terrain montrent que les protagonistes de cette affaire sont déjà passés à l’acte dans différentes régions : Madagascar Futur Entreprise Group, représentant de Daewoo sur place, a déposé des demandes d’acquisition de terrains et a parfois déjà obtenu l’autorisation pour 94 182 hectares dans le district de Brickaville, 33 767 hectares dans le district de Toamasina II, 40 000 hectares dans le district de Vatomandry, plus de 50 000 ha dans le district de Maintirano. De vastes terrains dans la région SAVA seraient déjà également en cours de transfert de propriété.

Ces informations parues dans la presse sont confirmées par les populations locales qui ont vu ou entendu parler d’Asiatiques effectuant des mesures de terrains avec les autorités régionales en vue de l’acquisition de terrains. Ainsi

– des responsables locaux sont complices,

– certains ont peur d’en parler par peur de représailles,

– d’autres n’avaient pas compris les tenants et les aboutissants de ces « opérations » sur le terrain, pensant qu’il s’agissait d’une opération qui apporterait des bienfaits à la localité ou à la région,

– Les transactions se déroulent en l’absence de transparence de la part des autorités.

Cette « location » de terres est particulièrement inacceptable car :

– la location pour 99 ans – renouvelable – porte sur des superficies immenses réparties dans plusieurs régions et porte atteinte à l’existence future d’une patrie pour l’ensemble des Malgaches qui considèrent les terres de leurs ancêtres comme un bien « sacré » ;

– cette location pour 99 ans spoliera de nombreuses familles, et à terme la majorité des paysans, des terres où elles vivent et travaillent pour vivre et survivre ;

– elle a été faite dans le dos des populations malgaches, « dans le secret » sans respect des procédures habituelles, alors qu’elle engage des parties importantes du territoire et donc la souveraineté nationale ;

– la contrepartie ‘gratuite’ entretient de gros soupçons sur la vente du patrimoine national pour l’enrichissement d’un petit nombre d’individus au détriment des générations futures ;

– Le traitement des dossiers des terrains convoités par Daewoo bénéficie de faveur particulière dans sa rapidité alors que les paysans et tous les citoyens malgaches rencontrent des difficultés insurmontables dans la lenteur des procédures pour acquérir des titres de propriété ;

– Les plantations programmées et effectuées par Daewoo inquiètent gravement car les récoltes sont destinées à être exportées immédiatement pour l’alimentation des Coréens, et non pour celle des Malgaches. Par ailleurs, les informations diffusées par la presse internationale parlant de culture de maïs dans la partie ouest de l’île – le maïs est réputé pour dessécher les terres de culture -, les semences de maïs seraient importées de Costa Rica et des Etats-Unis – ne s’agira-t-il pas de maïs transgénique ? La partie Est de l’île serait destinée à la plantation de palmiers à huile dont les semences viendraient d’Indonésie : certains palmiers à huile cultivés dans ce pays sont pourtant célèbres pour tuer toute la végétation environnante et détruire la biodiversité (« l’huile tueuse »).

Tenant compte de tous ces éléments,

Nous, membres du COLLECTIF POUR LA DEFENSE DES TERRES MALGACHES, avons décidé de nous regrouper et d’agir pour :

– Exiger des responsables qui participent à tous les niveaux à cette location d’arrêter immédiatement toutes les actions et toutes les procédures engagées afin de réviser les termes du contrat,

– Demander aux autorités malgaches de faire preuve de transparence et de donner à la population malgache et aux populations du monde toutes les informations sur cette affaire,

– Exiger des autorités et responsables qu’ils respectent les lois et procédures en vigueur, notamment les formalités de publicité visant l’information des voisins et opposants éventuels,

– Se rapprocher des citoyens et paysans malgaches pour leur manifester notre soutien et les encourager dans les luttes qu’elles mènent pour la défense de leurs terres,

– Lancer un appel à tous nos compatriotes au pays et à l’extérieur pour être vigilants, et dénoncer toute décision ou tentative de priver les populations malgaches progressivement des terres de leurs ancêtres au nom d’un libéralisme aveugle,

– Alerter l’opinion internationale sur les agissements dangereux de cette sorte dans notre pays et appeler le soutien et la solidarité de tous,

– Appeler les ressortissants des pays qui subissent déjà la même situation, à travailler ensemble pour que cette nouvelle forme de néocolonialisme qui se développe dans plusieurs pays, cesse immédiatement grâce à la coordination de nos actions.

L’opinion publique malgache, informée par la presse internationale, est particulièrement en alerte car plusieurs grands projets déjà en cours à Madagascar démontrent la réalité de contrats dont les termes conjuguent une exploitation drastique des richesses du pays par les investisseurs étrangers avec des bénéfices insignifiants pour la nation et les populations malgaches.

Le COLLECTIF POUR LA DEFENSE DES TERRES MALGACHES

Est un collectif d’individus d’origine malgache, déterminés à unir leurs forces et à travailler ensemble pour s’opposer à la spoliation des paysans et des citoyens malgaches de leurs terres.

Son objectif est de rassembler les Malgaches sans discrimination aucune, prêts à s’investir pour la réalisation de cet objectif.

Ses actions dans le court terme consisteront notamment à :

– Défendre les terres malgaches en collaboration avec les populations et organisations au pays,

– Diffuser des informations sur la situation à Madagascar auprès des populations et organisations dans le monde pour qu’elles soutiennent les paysans malgaches dans leur lutte pour la défense de leurs biens et de leurs terroirs,

– Diffuser des informations auprès des Malgaches de toutes les régions sur ce qui se passe dans le monde et sur les objectifs, méthodes et risques liés à des opérations telles que celle-ci, pour qu’ils soient vigilants et sachent se défendre,

– Echanger et collaborer avec les populations des autres pays victimes des prédateurs similaires pour défendre leurs paysans et leurs terres.

Paris, le 23 décembre 2008

Si vous souhaitez nous rejoindre, nous soutenir, envoyer des messages et propositions, contactez-nous à
l’adresse e-mail :

patrimoinemalgache@yahoo.fr



2°)

SEHATRA FANARAHA-MASO NY FIAINAM-PIRENENA / SeFaFi

Observatoire de la Vie Publique

Rue Rajakoba Augustin Ankadivato Antananarivo

Tél. : 22 663 99 Fax : 22 663 59 Email : mrcabram@moov.mg


COMMENT GÉRER NOS TERRES ?

Ce que l’on peut appeler « l’affaire Daewoo » s’est achevé sur une reculade générale des deux protagonistes. Rappelons les faits. Le 18 novembre, le Financial Times, journal de référence des milieux d’affaires internationaux, révélait que Madagascar s’était engagé à mettre en location 1,3 million d’hectares de terres cultivables (soit la moitié de la surface cultivable du pays). Deux jours plus tard, le 20 novembre, ce même journal développait son information : « Daewoo Logistics of South Korea disait qu’il s’attendait à ne rien payer pour cultiver du maïs et de l’huile de palme sur une partie de Madagascar qui correspond à la moitié de la superficie de la Belgique ». Le Monde y consacra une demi-page dans son édition datée du 21. La nouvelle, qui connut un fort retentissement à travers le monde, fut unanimement interprétée comme un nouvel avatar colonial dépouillant la Grande Ile de l’une de ses principales richesses naturelles, avec la complicité de ses gouvernants. Dans la Grande Île, elle fit pour l’opinion publique l’effet d’un coup de tonnerre…

Le 21 novembre à 14 h 21, le site jdd.fr annonçait que « les autorités malgaches ont nié être parvenues à un accord avec le géant sud-coréen Daewoo Logistics sur la location de plus d’un million d’hectares de terres agricoles sur la Grande Ile ». Et le quotidien L’Express de Madagascar fait savoir le lendemain 22 que, pour la représentation malgache de la compagnie Daewoo Logistics corporation (DWL), « un tel contrat n’a jamais existé jusqu’à aujourd’hui et que seule la prospection technique a été effectuée ». Pourtant, La Gazette de la Grande Île d »25 novembre mentionnait une demande d’acquisition de 336.200 hectares de terrains domaniaux dans la région de Maintirano, au profit d’une société dénommée « Madagascar Futur Entreprises (MFE) », domiciliée à la Villa Assist (2ème étage) à Ivandry-Antananarivo – qui est l’adresse de l’antenne de Daewoo Logistics Corp à Madagascar. Le même quotidien faisait mention de demandes de 94.182 ha dans le district de Brickaville, et de 33.767 ha dans celui de Toamasina.

La souveraineté économique

Les démentis officiels n’ont cependant pas levé toutes les appréhensions. Vraies ou fausses informations, des leçons doivent être tirées de l’affaire Daewoo. La première leçon à en tirer est, une fois de plus, le manque de transparence pour des opérations qui engagent les ressources naturelles du pays. La prétendue gratuité du bail de 99 ans ou même une éventuelle contrepartie sous forme d’infrastructures ne fait qu’aviver les soupçons d’existence de contreparties secrètes au profit d’intérêts particuliers et au détriment de la collectivité nationale. Ne pas informer et consulter la société civile, les élus et la plupart des responsables exécutifs traduit un grave dysfonctionnement de la gouvernance du pays. Le SeFaFi s’en était déjà inquiété à propos des contrats miniers (1). Cette nouvelle alerte rend plus urgente que jamais la totale transparence des contrats signés par l’Etat et impose un devoir de vigilance.

Une seconde réflexion amène à ce que l’on appelle la souveraineté nationale et plus précisément la souveraineté économique. La terre en est l’un des éléments. A ce titre, il n’est pas acceptable qu’elle soit aliénée à d’autres, sous quelque prétexte que ce soit, ou que s’instaure un partenariat gagnant/perdant. Il revient aux pouvoirs publics de permettre aux nationaux de mettre en valeur le potentiel agricole de leurs terres, et de vendre les produits récoltés à ceux qui souhaiteraient en acquérir. Mais il ne faut pas oublier que la mise en valeur d’un potentiel implique la maîtrise de toutes les étapes de la production à la transformation. Valoriser les terres arables, c’est d’abord produire et ensuite transformer ou conditionner les céréales, le sucre, les fruits, la viande, etc. ; c’est, enfin, vendre des produits finis qui ont intégré la valeur ajoutée de leur transformation et créé des emplois pour la population active. Il est inconcevable qu’en plein XXIème siècle, certains projets prennent la forme d’une économie de traite du XIXème siècle.

Il revient aujourd’hui aux gouvernants de mettre en œuvre des politiques de modernisation de l’agriculture, de sorte que leur pays n’ait pas à importer sa nourriture, et encore moins à faire travailler ses terres avec de la main d’oeuvre et des capitaux venus d’ailleurs ! Cette politique intègre, au nom de la souveraineté économique, une part de protectionnisme. Elle est celle de tous les pays riches, en dépit de leurs proclamations libérales : les Etats-Unis et l’Europe subventionnent très fortement leur agriculture nationale, en dépit des règles de l’OMC qu’ils prétendent imposer au reste du monde.

Quelle stratégie agricole à Madagascar ?

Pour autant, invoquer la souveraineté nationale ne suffit pas pour faire une politique intelligente. Cela est tout particulièrement vrai pour le monde rural, qui a été délaissé par les régimes successifs depuis l’indépendance – à l’exception peut-être de ce qu’aurait pu faire l’éphémère pouvoir du colonel Ratsimandrava. Si des dirigeants peuvent envisager sans frémir d’aliéner la moitié des terres cultivables de leur propre pays, cela prouve qu’ils n’ont aucune idée sur ce qu’il convient d’en faire, ou que leurs objectifs sont purement marchands, au service d’intérêts particuliers : dans les deux cas, cela signifie qu’ils n’ont aucune considération pour les paysans malgaches. Les décisions prises ces derniers temps(2) tendent à prouver que le pouvoir a fait le choix de ce qu’il est convenu d’appeler l’ « agrobusiness » – qui consiste à traiter l’agriculture comme une entreprise industrielle ou commerciale, avec les machines et les techniques les plus perfectionnées, et qui fonctionne avec une main-d’oeuvre peu nombreuse mais très spécialisée, et beaucoup de capitaux. C’est le choix d’une agriculture avec des moyens que Madagascar n’a pas, en négligeant ce qu’il a, sa population paysanne et son travail (3). D’où la préférence affichée pour les ranchs d’élevage modernes et pour les vaches laitières sélectionnées, pour les élevages industriels de volailles engraissées à la provende, pour la culture mécanisée consommatrice d’engrais, de pesticides et d’autres intrants. Un choix paradoxal, qui est aujourd’hui contesté dans les pays industrialisés en raison de son impact environnemental négatif, son coût excessif et la faible qualité de ses produits.

Une stratégie de développement rural, et de développement tout court, ne peut pas ne pas tenir compte des millions de paysans de la Grande Île, qui constituent plus de 70% de sa population. Ceux-ci, il est vrai, sont souvent réticents à faire évoluer leurs techniques culturales, pour des raisons multiples qui relèvent plus de la logique du « moindre risque » dans un monde à forte précarité et de l’attachement au mode de vie traditionnel, que du simple refus de changer. En toute hypothèse, marginaliser le paysannat malgache serait suicidaire pour l’ensemble de la société, car cela provoquerait un exode rural plus rapide et plus massif. Les évolutions paysannes sont toujours lentes. Il faut s’accommoder de cette lenteur et élaborer des stratégies de modernisation progressive qui permettent aux paysans d’améliorer leurs conditions de vie dans les domaines prioritaires que sont l’accès aux biens de première nécessité, la santé, la sécurité et l’éducation des enfants. Car le monde rural malgache doit faire sa mutation, y compris sur le plan agraire. Cette mutation se fera avec et pour les paysans malgaches, ou ne se fera pas. Une réforme agraire intelligente, menée avec patience, basée sur l’actuelle « Politique Nationale Foncière » qui associe les premiers concernés, pourrait effectivement aboutir à un niveau de remembrement correct. Il faudra y associer une politique rénovée de migrations, en s’inspirant de ce que font quelques ONG (4).

Si l’objectif est bien de donner à l’ensemble du monde rural les moyens de gérer son propre avenir, les opérations ponctuelles de fermes pilotes ou d’élevages modèles, gérées par des groupes étrangers soucieux des paysans malgaches et donc respectueux d’une véritable démarche sociétale, seront les bienvenues. Sans empiéter sur les terres des paysans ni aliéner le patrimoine national, elles pourraient devenir un facteur d’entraînement et préfigurer ainsi l’agriculture malgache de demain, ce qui favorisera la prospérité du pays tout entier. S’il en est ainsi, la mise en échec du projet Daewoo aura été une opération salutaire pour Madagascar.

Antananarivo, 8 décembre 2008


(1) Voir notre communiqué du 9 juin 2008 : « Des ressources minières au profit de qui ? »

(2) Quelques exemples peuvent être cités :

• le « ranching », dont le premier modèle vient d’être inauguré à Zazafotsy, Ihorombe (246 millions Ariary pour la première phase), n’a vraiment convaincu personne et surtout pas les éleveurs malgaches.

• Le « remembrement forcé » des terres exploitées par les paysans, qui a été envisagé à Ambohibary, Vakinankaratra, a provoqué la révolte des paysans ; ou encore, avec d’autres modalités, ce qui se passe à Vohidiala, dans la plaine de l’Alaotra.

• L’accaparement des terres pastorales traditionnelles pour en faire des exploitations agricoles industrielles, du côté de Vasiana, Mandoto, Vakinankaratra (quelques milliers d’hectares), sans concertation avec les pasteurs Bara présents depuis des générations.
• Et, bien entendu, ce « projet Daewoo »…

(3) Un document de travail officiel du séminaire sur l’intégration régionale de Madagascar, concernant le « plan de développement de l’agri business et du développement de la production à Madagascar », notait en juin 2006 : « Les petits agriculteurs vivant actuellement en autosubsistance, seront [d’autre part] l’objet de diverses actions à caractère social et de formation pour permettre à leurs enfants d’occuper des emplois extra-agricoles et de libérer des terres « . (C’est nous qui soulignons).

(4) Madagascar avait une « politique de migration » confiée à une « direction ministérielle », dont il ne reste pratiquement rien. Est-ce un choix délibéré des dirigeants ? Ce choix mériterait d’être plus largement débattu.