Le mouvement altermondialiste et anticolonialiste perd une de ses grands penseurs-militants

Samir Amin, économiste marxiste et grande figure de la lutte anticoloniale est décédé ce dimanche à Paris à l’âge de 87 ans. Militant altermondialiste, il n’a eu de cesse de dénoncer les rapports Nord/Sud du système capitaliste prédateur. Patrick Nussbaum, chroniqueur économique à la Radio-télévison suisse indiquait que « ce spécialiste des relations Nord-Sud, était l’une des personnalités qui auront irrigué les pensées progressistes ».

En juin 2014 Samir Amin avait adressé à la rédaction de notre revue Aujourd’hui l’Afrique, à laquelle il était abonné, son livre « Unité et diversité du Mouvement au socialisme. Le cas de l’Egypte ». Bilan et perspectives, mais aussi plus largement dans l’espace et dans le temps, entre avancées, reflux, creux de la vague, recomposition et alternatives nouvelles… Le numéro 132 d’
Aujourd’hui l’Afrique de juin 2014 a reproduit in extenso le prologue de l’ouvrage ci-dessous Le texte entier est disponible sur le site Internet du collectif Polex.


Unité et diversité du Mouvement au socialisme.
Le cas de l’Egypte
de Samir Amin

PROLOGUE : Pourquoi ce livre aujourd’hui ?

La publication en français aujourd’hui d’un livre dont une bonne partie de la matière (la seconde partie) fait référence à des débats au sein du mouvement communiste égyptien qui remontent aux années 1950 pourrait paraître n’intéresser que les historiens de l’Égypte et/ou du communisme. Non. Ce livre n’a pas été conçu dans l’esprit d’ouvrir des documents d’archives, même si on considère importants ceux qui ont été réunis ici. Il interpelle l’acteur politique militant d’aujourd’hui en Égypte et ailleurs dans le monde entier.

Il interpelle les militants du combat démocratique et socialiste en Égypte, mais aussi tous ceux qui par le monde (en l’occurrence lecteurs francophones) s’intéressent à l’avenir de ce pays. L’Égypte est depuis 2011 fréquemment à la Une des informations internationales. Mais il s’agit plus souvent de désinformation. Certains faits sont montés en épingle (quelques centaines de manifestants Frères Musulmans sont présentés comme une immense démonstration de force), d’autres cachés (comme la campagne de signatures – vingt cinq millions effectivement collectées – exigeant la démission du Président Morsi, jamais mentionnée). Mais au-delà de la sélection des « faits », la désinformation concerne l’analyse de la situation et la définition des défis. Le clergé médiatique au service de l’aristocratie financière des puissances de l’OTAN domine la scène. Il reproduit ad nauseam la même chanson : les concepts et les ambitions du nationalisme – nassérien en l’occurrence – et du communisme relèvent d’un passé irrévocablement révolu, l’époque de la guerre froide ; la démocratie électorale et l’ajustement aux exigences de la mondialisation libérale sont les seuls objectifs réalistes, les seuls porteurs du progrès possible ; les peuples, en particulier ceux des pays musulmans, ont toujours donné et donnent à nouveau plus que jamais, une place prioritaire dans l’expression de leur identité à leur croyances religieuses ; de ce fait le seul « mouvement de masse » qui existe en Égypte, et dans bien d’autres pays, est représenté par le (ou les) courant islamique ; ce courant islamique est pluriel et différencié et n’est pas par nature incompatible avec la démocratie ; en particulier les Frères Musulmans en Égypte sont capables de se convertir à la démocratie ; l’Égypte a été gouvernée depuis 1952 (soit 70 ans) par des dictatures militaires ; la première élection libre en Égypte a porté des civils – Frères Musulmans et Salafistes en forte majorité – au Parlement et à la Présidence ; le Président élu – Morsi – a été renversé par un coup d’État militaire le 3 Juillet 2013 ; la seule solution acceptable pour sortir du chaos et écarter la menace de « guerre civile » exige le retour au pouvoir du Président civil élu.

Chacune de ces affirmations est contraire à ce que la moindre analyse sérieuse de l’histoire et des évènements en cours, en Égypte et partout ailleurs dans le monde, permettrait de conclure. Il ne s’agit donc ni « d’information objective », ni « d’analyse réaliste », mais tout simplement d’intoxication par la propagande (le terme n’est pas trop fort) des pouvoirs majeurs en place : le capital international financier et les instruments politiques à sa seule dévotion, dans les pays dominants (Etats-Unis, Europe, Japon) et dans les pays dominés gouvernés par leurs alliés.

Le retour sur les débats et les conflits violents qui ont concerné dans le passé les relations entre les « frères ennemis » – les nationalistes (nassériens en l’occurrence) et les communistes – permet d’identifier la nature véritable du défi auquel les peuples (en l’occurrence le peuple égyptien) des périphéries dominées du système capitaliste mondial étaient confrontés. Il s’agissait de « frères », puisque les uns et les autres partageaient la même ambition : conquérir l’indépendance du pays, déployer à cette fin un projet souverain de développement économique et social. Mais de « frères ennemis ». Deux visions et deux projets, deux stratégies pour leur mise en application se heurtaient. Nous avions affaire à d’une part une vision « nationale bourgeoise », c’est-à-dire à un projet « anti-impérialiste/anti féodal » (langage de l’époque) que la bourgeoisie nationale, soutenue par un Etat nationaliste pourrait conduire à son terme ; et d’autre part à une vision « nationale populaire » fondée sur l’idée que la bourgeoisie (en l’occurrence égyptienne) ne pouvait pas conduire le mouvement dans le sens souhaité, parce que celle-ci ne conçoit pas d’aller au-delà de compromis (voire compromissions) avec l’impérialisme et la « féodalité », et, qu’en conséquence, seul un large mouvement populaire, dirigé par une avant-garde « communiste », pouvait y parvenir. Cette seconde vision a été, par moments et pour certains, celles des communistes égyptiens. Mais elle est demeurée fluctuante et à d’autres moments a été abandonnée au bénéfice d’un ralliement au projet nationaliste bourgeois (nassérien en l’occurrence).

De toute façon, dans ces temps anciens où le débat nationalisme/communisme ainsi défini occupait le devant de la scène, « l’islamisme » était refoulé dans les coulisses, et l’attachement du peuple à la religion n’influençait pas ses prises de position politiques.

Le retour sur ces débats anciens ne concerne pas seulement les archivistes et les historiens. Loin de là. Il interpelle les forces sociales, politiques et idéologiques en mouvement à l’heure actuelle, en Égypte depuis 2011. Les mêmes questions que celles qui avaient été posées il y a 70 ans émergent à nouveau. Des réponses analogues à celles qui leur avaient été données dans le passé réapparaissent en filigrane. Car ni Moubarak ni Morsi n’ont été éliminés par l’armée. Ils ont été abattus par la colère populaire : des manifestations rassemblant quinze millions de citoyens contre Moubarak, trente contre Morsi. Mais ce mouvement est resté, du début à ce jour, divisé et sans stratégie. Le mouvement a été incapable d’associer l’exigence de l’unité d’action et la définition d’objectifs stratégiques d’étapes communs d’une part, et la reconnaissance de la diversité des intérêts sociaux (de classe) propres aux différentes composantes du mouvement d’autre part. Cette incapacité a profité au commandement de l’Armée qui s’est « rallié » (en apparence) au mouvement, a déchu Moubarak puis Morsi, mais pour conserver, lui, le contrôle des rênes du pouvoir.

L’Armée au pouvoir ranime la nostalgie du passé nassérien que le Général Sissi alimente d’une manière systématique par des gestes, des allusions, mais rien de plus. Et face à ce retour (possible ? ou impossible ?) au « nassérisme », les mêmes prises de position, fermes ou louvoyantes, analogues à leur manière à celles qui étaient au cœur des conflits des années 1955-1960, refont leur apparition.

Pour Sissi aux commandes, rester dans le flou est la seule option possible, intelligente de surcroît. Face à ce flou se dessinent alors différents courants de l’opinion. Il y a les « pro-Sissi » inconditionnels, un camp qui attire évidemment tous les bénéficiaires du régime tel qu’il a été de 1970 à ce jour, mais aussi les indécis, les frileux qui ont peur du désordre et préfèrent laisser en place ce qu’ils connaissent que risquer l’inconnu. Il y a ceux qui pensent que « Sissi n’est pas mauvais, et peut évoluer dans le bon sens », c’est-à-dire s’engager lentement mais sûrement dans la voie du « nassérisme », de l’affirmation de la souveraineté et de réformes sociales progressistes. Faisons lui donc confiance. Aidons-le, au lieu de le combattre. Ces positions rappellent étrangement celles de beaucoup de démocrates, de progressistes, de socialistes et de communistes des années 1955-1965. Mais il y a également les « anti-Sissi » de principe. Non, pas de dictateur militaire ; il ne peut être bon ; non, pas d’alternative autre que la démocratie civile tout de suite. Dans ce débat le centre de gravité est déplacé. Nous renonçons à imposer notre débat : comment concilier l’unité d’action du mouvement et la diversité de ses composantes sociales. Nous acceptons de nous placer sur le terrain défini par Sissi, dont la seule préoccupation est : comment rester aux commandes ? Nous restons sur la défensive, répondant au jour le jour aux faits et gestes du pouvoir qui conserve alors l’initiative. Nous renonçons à passer à l’offensive et à contraindre le pouvoir, lui, à répondre à nos initiatives.

La gestion du capitalisme « libéral » contemporain repose sur le socle de la dépolitisation organisée systématiquement par le pouvoir en place. Dans les centres, le ralliement de la gauche historique au social-libéralisme, fondement de la société d’apparence de « consensus », a annihilé la signification du contraste politique et social antérieur droite/gauche. Dans les périphéries, l’épuisement puis la répression de tous les courants historiques du nationalisme populaire a créé un vide que la religion (Islam, Hindouisme, Bouddhisme) ou l’ethnicité (en Yougoslavie, en Afrique et ailleurs) a occupé, sortant des coulisses pour s’installer sur le devant de la scène. Dans ces conditions les balivernes de la dogmatique du libéralisme sont acceptées comme monnaie sonnante et trébuchante par les opinions générales dominantes. Dans le cas de l’Égypte l’Islam politique réactionnaire a souscrit sans hésitation aux « recettes » des politiques économiques libérales (« vive le marché », nous n’avons rien à dire sur ce sujet, répète-t-il à satiété). Il a ainsi contribué à transférer le centre de gravité du débat du champ des intérêts sociaux et des luttes sociales (luttes de classes, prenant en compte toutes ses complexités concrètes) à celui des questions prétendues théologiques. Mais l’opinion démocratique qui rejette la réponse théocratique (comme l’a montré la manifestation grandiose du 30 juin 2013) est elle-même contaminée par le « virus libéral ». Elle contribue à son tour à transférer le débat du champ économique et social qui commande la réalité à celui du choix abstrait en faveur de la démocratie électorale sans plus. La repolitisation générale qui caractérise la scène égyptienne depuis 2011 est réelle, visible pour tous. Elle constitue certainement un bon signe pour l’avenir. Mais elle demeure jusqu’ici faible, au sens que sa prise de conscience du lieu du défi réel (les dévastations sociales produites par le libéralisme économique) demeure très insuffisantes dans les larges masses populaires. Le monde contemporain paie cher cette régression de la culture politique, en particulier de l’effacement du marxisme. Une régression caractéristique du creux de la vague historique, la page de la vague des montées et des avancées du XXe siècle étant tournée, et celle de la renaissance du mouvement au socialisme du XXI e  siècle à peine dessinée.

Pour cette raison, en m’adressant aux militants égyptiens d’aujourd’hui, j’ai pensé utile de leur offrir, en arabe bien sûr, quelques lectures. J’ai donc écrit, à cette fin, trois ouvrages : 1) Thawra Misr (2011) [ La Révolution Égyptienne ] ; 2) Thawra Misr Baad 30 Junio (2013) [ La Révolution Egyptienne après le 30 juin ]; 3) Al Nassiriya wal Shiyuiya al masria  (2012) [ Le Nassérisme et le Communisme Égyptien ]. Un quatrième livre est en cours de publication, proche de cet ouvrage en français. Tous ces écrits sont centrés sur ma volonté de contribuer à ce qu’une réponse efficace soit donnée à ce même défi inchangé : associer unité et diversité pour changer le cours de l’histoire.

Mais cet ouvrage ne s’adresse pas seulement aux Égyptiens et à ceux qui s’intéressent à l’Égypte parmi les lecteurs francophones. Non. Sa portée est universelle. Car la question de la combinaison heureuse nécessaire entre l’unité d’action et la diversité des composantes sociales qui veulent changer le cours des choses (et peut être de l’histoire) n’est pas une question spécifique à l’Égypte, ni à notre époque. Elle est celle à laquelle ont été confronté tous les peuples au XIXe puis au XX e  siècle, face au déploiement du capitalisme historique et à l’impérialisme qui lui est associé.

Je n’ai donc proposé ma réflexion sur l’Égypte que dans la seconde partie du livre, tandis que la première est consacrée à un examen de la question à la lumière de toute l’histoire des deux siècles précédents. Le lecteur avancera ainsi dans sa lecture du général au particulier (le cas de l’Egypte), sachant que le regard sur ce particulier – une analyse concrète d’une situation concrète – constitue le préalable dans la démarche qui conduit à la formulation abstraite proposée dans la première partie

Le capitalisme a fait son temps comme étape de la civilisation humaine. Une étape plus avancée de la civilisation s’impose, nécessaire (si on veut éviter la destruction barbare de la Planète et de l’humanité) et possible. On peut l’appeler comme on veut. Je l’appelle « communisme », porté par le (ou les) mouvement au socialisme. La marche sur cette longue route a commencé par des avancées suivies de reculs, des échecs, la maturation des conditions préparant de nouvelles avancées. Quelles leçons peut-on tirer de cette histoire ?

La lecture toujours attentive et recommencée de l’histoire peut éclairer notre lanterne. Elle nous fait prendre conscience que « le mouvement au socialisme » se conjugue toujours au pluriel. Le texte de la Première partie de ce livre s’attache à lire comment se sont constituées les lignées différentes du mouvement au-delà du capitalisme à partir des trois grandes révolutions des temps modernes : la Révolution française et son prolongement dans la Commune de Paris, la Révolution russe et la formulation léniniste du marxisme révolutionnaire, la Révolution chinoise amorcée par les Taiping, poursuivie et approfondie par le maoïsme.

Le défi permanent auquel le (ou les) mouvement(s) au socialisme a (ont) été confronté(s) est (sont) toujours le même : associer unité et diversité. Mais de quelles diversités s’agit-il ? Les diversités sont innombrables : sexe, religions, langues, mais aussi – et il serait fort malheureux de l’oublier – classes sociales dans les sociétés du capitalisme historique. Classes sans simplifier l’analyse concrète de ce qu’elles sont dans leur segmentation et diversité.

Les avancées révolutionnaires – et il y en a eu – ont toujours été le produit d’une analyse concrète et correcte de celles de ces diversités qui peuvent être surmontées par la construction de leur unité. Les unités concrètes de diversités concrètes surmontées, parviennent ainsi à devenir le levier des avancées. Mais il y a eu aussi des reculs dont l’analyse de la gestion malheureuse de la poursuite de l’unité révèle les conséquences. Il y a eu aussi des échecs dès le départ, le mouvement s’étant avéré incapable d’identifier le défi lui-même, a fortiori de lui répondre.

Et, à partir de ces réflexions générales, le lecteur pourra aborder mieux armé, je l’espère, la lecture de l’histoire concrète de l’Égypte contemporaine.

Plan de la suite du texte de Samir Amin

* Première partie
Unité et diversité dans le mouvement au socialisme

* Seconde partie

Le cas de l’Égypte

Introduction

* Document I : Deux analyses, deux politiques (juin 1956)

* Document II : La situation en Égypte au lendemain de la nationalisation du Canal de Suez (septembre 1956)

* Document III : Trois années de luttes paysannes (1955)

* Document IV : Nation arabe, ou nations arabes ? (1957)

* Document V : Trois rapports du Parti Communiste Égyptien (1957)

* Document VI : Programme du Parti Communiste Uni (1957)

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