« Vive les Riffains! » : première grève anticolonialiste

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« Vive les rifains  ! » première grève anticolonialiste/

Contribution de l’historien Alain Ruscio parue /dans l’Humanité du 17, 18,19 octobre 2025

Solidaire de la lutte du peuple marocain et du Rifain Abd el-Krim exilé, le PCF lance le 12 octobre 1925, avec la CGTU et l’ARAC, la mobilisation sociale. L’Humanité avait appelé dès le mois de mai  à rejeter « l’invasion impérialiste ».

S’il est communément admis que le XXe siècle fut celui des décolonisations, si les noms de Gandhi, Hô Chi Minh, Abane Ramdane ou Amilcar Cabral viennent à l’esprit, il faut résolument mettre en tête de liste Mohammed ben Abdelkrim El-Khattabi, couramment appelé Abd el-Krim, un Rifain vivant dans la partie espagnole du Maroc qui leva l’étendard de la révolte en 1921. Rappelons que juste avant la Première Guerre mondiale, les grandes puissances européennes avaient acté la division du Maroc en deux zones, la française, au Centre, la plus fertile, et l’espagnole, au Nord et au Sud.

Au plus fort de la « guerre du Rif », Abd el-Krim disposera de 75 000 hommes, dont une minorité disposant d’armes, face à un corps expéditionnaire énorme unissant les soldats français et espagnols : 120 000 combattants et 400 000 supplétifs, disposant d’une supériorité matérielle écrasante (dont 216 avions), utilisant les armes les plus terribles – dont des bombes chimiques.

Pétain réprime sans restriction

Cette guerre est, d’abord, chronologiquement, un affrontement entre les Espagnols et les paysans armés du nord du Maroc. Le 1er février 1922 a été proclamée une République confédérée des tribus du Rif qui a son gouvernement, son président, son drapeau, sa monnaie… Il ne s’est donc nullement agi d’une révolte spontanée sans lendemain.

Abd el-Krim fait au sultan Mohammed ben Youssef, le futur Mohammed V, des offres de coopération contre les étrangers. Devant la passivité – ou l’impuissance – du sultan, il passe à l’offensive contre le Maroc français. Occasion rêvée pour la France coloniale de tenter de le mater.

Ce sont de vraies opérations de guerre menées par celui que l’on persiste encore aujourd’hui à taxer d’«ami des Marocains », le maréchal Lyautey. Dès les premiers jours, l’artillerie lourde et l’aviation sont utilisées : il s’agit d’éteindre au plus vite l’incendie. Paul Painlevé, président du Conseil, gouvernement du Cartel des gauches, dirigé par le Parti radical, soutenu par le parti socialiste SFIO, affirme avec force le 28 mai 1925 que la France ne capitulerait pas devant « cette ruée de fanatisme islamique ».

Il fallait un signe fort

Le gouvernement fait appel à Philippe Pétain, alors l’officier supérieur le plus prestigieux, mais aussi l’un des plus brutaux. Avec ce sabreur, plus de demi-mesures, plus d’hésitations. Pétain va avoir deux credo : réprimer sans restriction, avoir recours à la terreur contre les populations civiles, dont l’usage des armes chimiques ; et nouer une alliance avec l’une des premières dictatures d’extrême droite d’Europe, celle du général Miguel Primo de Rivera. Sur le terrain cela se matérialisera par une alliance de fait entre Philippe Pétain et Francisco Franco, alors colonel, prélude à une amitié qui ne se démentira plus jamais.

Ouvriers et surréalistes

L’initiative concertée peut commencer : les Espagnols débarquent au Nord pendant que les Français attaquent par le Sud. Finalement, face aux vagues incessantes de soldats français et espagnols, face à la supériorité mécanique des armées française et espagnole, Abd el-Krim se soumet, le 27 mai.

La République française l’exile à l’île de La Réunion, vieille pratique éradicatrice du colonialisme. Du côté rifain, certaines sources évoquent la mort de 100 000 hommes, combattants et civils confondus, tant il est difficile dans ce type de conflit de discerner entre ces deux catégories.

Lors de la reddition d’Abd el-Krim, seule, de toute la presse nationale, l’Humanité dans son édition du 28 mai 1925 fait preuve de déception et cherche un titre mobilisateur, reléguant la nouvelle de la reddition en second sous-titre : « Ce n’est pas la paix au Maroc. L’invasion impérialiste se heurte à la volonté des peuples. Aujourd’hui, Abd el-Krim sera prisonnier à Taza. »

Occasion de rappeler et de saluer la grande protestation orchestrée par le tout jeune PCF, le syndicat qui lui est alors associé, la CGTU, et l’ARAC de Barbusse, marquée par la grande grève du 12 octobre 1925, premier mouvement anticolonialiste de l’histoire. Il faut également signaler une convergence entre militants ouvriers et intellectuels, ces « jeunes gens mal élevés », les surréalistes.

À cette occasion, André Breton, Aragon, Éluard, Michel Leiris, bien d’autres, se joignent à un appel rédigé par Henri Barbusse et multiplient les provocations, certains criant « Vivent les Rifains ! » en plein Paris.

Quant à Abd el-Krim, il reste en résidence surveillée à La Réunion durant vingt années. En mai 1947, alors qu’il se rend en France pour raisons de santé, il fausse compagnie à ses geôliers lors d’une escale au Caire. Il vivra en Égypte jusqu’à sa mort, écrivant, en véritable internationaliste, un texte de soutien à la résistance vietnamienne en 1949, y rencontrant Che Guevara en 1959. Il finit ses jours en exil, au Caire, en 1963, sans jamais avoir revu sa terre natale.

© Albert Harlingue / Roger-Viollet