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jeudi 21 octobre 2021





   
Retour du Burkina Faso
Impressions et et quelques analyses
samedi 3 avril 2021
Notre camarade Harana Paré de retour de trois mois passés au Burkina Faso nous a fait part de ses observations sur la situation. Il a depuis rédigé le texte que nous publions ici.

L’insécurité est le maître mot du vécu d’une grande majorité de la population. Plus du tiers du pays subit de fréquentes attaques terroristes. Le gouvernement, les « élites », l’opposition, la presse, personne ne définit cette insécurité dont les acteurs et les enjeux sont indéterminés. On sait seulement que c’est le fait des « Hommes armés non identifiés ou Hani ». Ils prônent le djihad islamiste. Ces assassins agissent en plein jour, contre des villages, des marchés réguliers, des champs ou des casernes. Ils débarquent en bandes armées, à motos par binômes et tuent sans discernement toutes personnes présentes. Sont-ils des hommes au service de Blaise Compaoré, le satrape déchu en 2014, après près de trente ans de pouvoir ? Certains le pensent. Ce chaos lui serait profitable. En son temps, il entretenait des relations d’affairisme politico-maffieux avec les preneurs d’otages occidentaux, les seigneurs de guerres des rébellions touareg et tous les narcotrafiquants qui écument la bande sahélienne, une interface de tous les trafics transafricains, par l’entremise de son chef d’état-major Gilbert Diendéré ou de Djibril Bassolet, ministre, grand-maître de la loge burkinabè et officier félon de gendarmerie. D’autres soupçonnent les Services français de manipuler via des connections politico-religieuses et communautaristes, des jeunes au chômage et issus du lumpenprolétariat de masse que connait le pays, pour justifier et pérenniser la présence de bases militaires françaises et occidentales à demeure ; au prétexte de la guerre contre le terrorisme djihadiste ; guerre aux moyens des forces Barkhanes, du G5-Sahel et de l’AFRICOM-US, basée au Niger en plus de tous les contingents de l’ONU qui essaiment le Mali et toute la sous-région, sans résultats probants et malgré toutes les technologies embarquées de guerre high-tech.

Face aux attaques armées, exactions et massacres de populations civiles, les réactions du pouvoir sont consternantes d’inaction, d’impuissance et mêmes de silences. Aucune enquête n’est menée pour identifier ces Hani, leurs buts politiques ; on n’en sait rien, hors des vagues communiqués d’affiliation à Al Qaïda au Maghreb Islamiste, à Boko-Haram ou au GSIM (Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans). L’armée nationale semble impuissante et non-préparée à affronter la situation. Le pouvoir, la classe politique et les médias locaux semblent acquis à l’idée qu’il s’agit d’une guerre asymétrique et ingagnable. Mieux, on compte sur le G5-Barkhane sous commandement français, en plus d’initier des négociations sous table, entre la nébuleuse Hani de loups et d’agneaux d’État pour solder la crise ; une crise de gouvernance néocoloniale devenue systémique et à facettes multiples et imbriquées ; et qui relève de l’abandon des leviers de souveraineté régalienne, du délitement et le déclassement social généralisé, du chômage et la déculturation de masse des jeunes, du saccage de l’environnement..., sans oublier les effets sociaux dévastateurs des plans d’ajustements structurels du FMI-BM. Les choix néolibéraux de l’endo-colonat et sa bancocratie aux affaires, le mépris et la tenue à distance de la paysannerie abandonnée à l’analphabétisme, aux féodaux, aux Eglises et aux Mosquées, complètent le tableau devenu un cocktail social explosif qui a fini par mettre le feu aux poudres, et dont on voit les dégâts : conflits communautaires non-jugés et non-réglés, des exactions et massacres de masse - plus de 3.000 morts, des centaines de blessés, plus d’un million de déplacés et réfugiés internes ayant fui et abandonné terres et tous biens, pour s’entasser dans le dénuement dans des périphéries urbaines de misère ; et sans espoir que justice soit rendue et que les fauteurs de ces crimes soient identifiés et punis -. Et c’est face à toutes ces démissions et irresponsabilités de l’État, qu’on a vu se former, hors de tout cadre légal, dans les campagnes confrontées aux pressions insécuritaires, des groupes d’auto-défense : les Koglewéogo. Des milices ethno-féodales, qu’ont encouragés lâchement et de façon irresponsable, des pontes du pouvoir Kaboré, derechef justifiés par le silence et l’incompétence des institutions judiciaires et administratives.

Dans un tel contexte d’impunité, les dérapages et les règlements de comptes criminels sont devenus la norme, devant une opinion publique sidérée et médusée. La vacuité de l’Etat a fait le reste ; achevant de démotiver toute raison critique et de paralyser la société civile par des appels à l’union face aux dangers. Inapte à solutionner la crise de gouvernance endo-coloniale, le pouvoir s’est défaussé de ses responsabilités. Il s’est donné bonne conscience, à tort et par la voix des médias, en accusant l’agitation syndicale de faire le jeu des Hani et de l’entraver dans sa lutte contre le terrorisme. Mais on sait que même sans les Hani, la faillite de la gouvernance néocoloniale est patente, à la suite de l’inversion brutale et criminelle de la RDP (Révolution démocratique populaire) de Thomas Sankara en 1987 ; elle aura pour effet de faire du Burkina-Faso, un Etat failli, rongé par toutes sortes de maladies, à la suite de Blaise Compaoré, R. Ch.Kaboré et toute la Camarilla d’incompétents et d’opportunistes corrompus du CDP (Congrès démocratie et peuple) puis du MPP (Mouvement peuple et progrès) qui l’entoure ; aujourd’hui comme hier. En instituant à leurs seuls profits individuels de classe clientéliste et ethno-clanique adonnée à la gestion patrimoniale de l’État, le pillage prébendier, la corruption et même l’affairisme maffieux qui gangrène toute la sous-région aux moyens de liens de connivences réseautiques avec les structures de la prédation occidentale des ressources que sont l’or, quelques productions agricoles, l’or ou la téléphonie et l’endettement exportés pour ne citer que ces exemples.

La débilité politique, l’incompétence et l’absence de vision, quant à l’avenir du pays, ont fait le reste. A tous les niveaux, les privatisations conjuguées avec un sous équipement chronique en services sociaux collectifs et administratifs de base, sautent aux yeux et compliquent le vécu quotidien des gens. Leur inefficacité fonctionnelle coute en temps et en inconfort aux usagers. La santé et l’école, comme nombre de secteurs économiques, ont été livrés au marché à la découpe. Le renouvellement de l’encadrement des institutions tourne en vase clos, fermé sur lui-même et bloquant ainsi, toute ascension sociale, hors de l’étroite couche bureaucratique et compradore au sommet de la pyramide sociale. Les hôpitaux et les cliniques privées devenues légion restent de véritables mouroirs. Les écoles confinent à des dépotoirs d’illettrisme de masse. Les frais de santé et de scolarité restent inabordables et insupportables pour les masses paysannes et les couches populaires urbaines, faute d’un encadrement officiel et règlementaire des coûts et de la qualité, dans un pays où le Smig est de 49€ pour les salariés ; et où la poche de sérum peut-être facturée au malade, 70€ pose comprise ; et où dans les couloirs de l’Hôpital Central à Yalgado, l’unité de compresse et de coton hydrophile se négocie, sous manteau avec le personnel, dans les couloirs, au prix fort.

En claire, la corruption, le vol, la concussion sont à tous les étages et placent le Burkina-Faso de B. Compaoré et de R. Ch. Kaboré au 10ème rang mondial en la matière. Un triste record qui en dit long sur l’état actuel du pays. La gestion foncière et immobilière des villes relève tout aussi du pillage patrimonial au sommet. Les parcelles sont appropriées et distribuées par centaines et dizaines sur des bases clientélistes. Les réserves foncières destinées aux espaces et jardins publics sont prédatées ; et probablement, le même sort attend la réserve foncière de l’aéroport de Ouaga, après son déménagement futur à Donsin, si l’opinion publique et les acteurs en défense de l’environnement ne se mobilisent pas, en vue d’en faire un poumon vert et un espace de biodiversité au cœur de la ville, contre la prédation immobilière clientéliste et contre tous les bétonneurs compradores en embuscade.

Autres plaies : les ministères et la haute administration fonctionnent aux dépassements de salaires devenus la règle. Les décrets d’encadrement en la matière sont piétinés ; sans compter l’existence d’une énorme masse de fonctionnaires fantômes ou fictifs qui émargent au budget de l’Etat. De Compaoré à Kaboré, la pratique n’a pas changé ; et une commission d’enquête du CIFOEB a estimé que le non-respect des textes aurait coûté au budget 2016-2020, des détournements de dépassements qui auraient permis de construire 69 écoles primaires, 38 collèges, 67 maternités et 272 dépôts pharmaceutiques villageois de génériques. C’est donc par Milliards de CFA que l’incurie, la gabegie et le vol rongent le pays depuis les années 1990 à nos jours. Bref, Thomas Sankara doit se retourner dans sa tombe ! et c’est à se demander si ce pays a connu un moment révolutionnaire dans son histoire ? Et où est passé cet héritage qu’aucune force politique ne semble aujourd’hui incarnée ; tant l’effondrement civique est béant et la société civile fragilisée par la brutalité de la contre-révolution qui continue. Et c’est bien regrettable le PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque) et d’autres mouvances anti-impérialistes, panafricanistes se complaisent dans la clandestinité, la réserve ou l’attentisme petit-bourgeois inaudibles aux masses et dont l’internationalisme reste théoriquement et pratiquement marginal et national-patriotique.

Sont à saluer, les voix qui ont dénoncé vigoureusement, les élections de novembre 2020, contrairement à la chorale à double voix chantée par le régime et son opposition fantoche de même orientation endo-coloniale et de soumission à l’impérialisme français amalgamé à ses sous-traitances marocaine, moyen-oriental-arabique ou turque. Il n’y a donc rien à attendre de ce deuxième mandat de R.Ch. Kaboré dont l’élection a été validée, comme juste et transparente, par toute la kyrielle d’institutions réseautiques de la domination impérialiste et néocoloniale, que sont la CEI locale, la CEDEAO, l’UA, l’UE et l’ONU ; bien que ce fut plutôt un cirque électoral pour analphabètes et débiles politiques.

Que n’a-t-on pas vu ? Des zones où le vote n’a pas eu lieu, pour des raisons de sécurité ; des bureaux de vote fictifs ou déplacés incognito, ou fermés sans autres motifs ; des bureaux de vote équipés d’isoloirs en cartons de frigo ; des bureaux de vote sans registres d’inscrits ou des votants sans pièces d’identité ; des bureaux de vote à horaires d’ouverture ou de fermeture décalée ; des urnes convoyées à mobylettes, pour centralisation-comptage des voix, sans escorte ni scellé officiel ; enfin le pompon, dans nombre de bureaux de vote, l’opposition s’est abstenue d’y affecter ses propres observateurs missionnés à certifier la validité des votes. Et rien de tout cela n’a donné lieu à aucune contestation. Ainsi, R. Ch. Kaboré a été élu par 57,74°/° des voix, face à une abstention record de 49°/°. Mieux, Zéphirin Diabré de l’UPC (Union progrès changement), chef de file de l’opposition, ancien cadre d’AREVA et libéral endo-colonial bon teint, a, dans la foulée, intégré le régime en tant que Ministre d’État chargé de la réconciliation nationale. Jusqu’ici il avait feint de combattre le pouvoir qu’il est désormais chargé de de défendre ; et mieux de réconcilier des contraires en passant ou non par la justice afin de solder ou non les crimes de sang du régime Compaoré et de ses héritiers aux affaires ; bref de confronter le bourreau d’hier à ses victimes par dizaines et en attente de réparations et reconnaissance, depuis l’inversion criminelle de la RDP (Révolution démocratique et populaire) en 1987. Que fera-t-il ? Nul ne le sait et on craint le pire dans ce jugement de l’histoire.

Dans tous les cas, cette farce électorale mérite quelques éclairages :

-  Les programmes des candidats se sont limités à des catalogues de litanies réactionnaires, de promesses intenables, vu le cadre néocolonial et le domaine de définition des politiques économiques placées sous l’égide des fourches caudines du FMI et du club du Paris ; cet autre grand gestionnaire des dettes illégitimes et criminelles.

-  L’argent a coulé à flot. L’ostentation de la force de frappe financière inégalitaire des candidats était de rigueur. Les gros voleurs de biens publics et communs ont distribué à foison des liasses de CFA aux foules opportunistes accourues dans leurs meetings, convoyées par plateaux entiers de semi-remorques et déguisées de colifichets partisans aux sons de sonos débilitantes et délirantes.

-  Les débats se sont réduits à rien ; et les quelques meetings tenus sous chapiteaux, ont été plutôt des démonstrations de beuveries, d’insultes aux adversaires et de distributions de casquettes et de T-shirts de campagne.

-  Toutes questions sérieuses, engageant l’avenir du pays, ont été éludée : l’indépendance nationale et l’État et la justice sociale égalitaire, la défense des libertés populaires et laïques, l’aménagement du territoire, l’école et la santé, la crise sécuritaire, le délitement social de masse, l’avenir de la jeunesse confrontée au chômage de masse, la question du CFA, des bases militaires étrangères...etc.

Et sans se tromper, on peut dire que ce deuxième mandat de R. Ch. Kaboré, sera comme le premier. Bourgeois fêtard et grand amateur de champagne, comme tant d’autres autour de lui, l’homme n’est pas connu pour son ardeur et sa grande résistance au travail. D’extraction sociale compradore et banquier comme nombre de ces paires ouest-africains biberonnés aux paradigmes du FMI, Kaboré et Diabré ont servi, de premiers valets de cour, au satrape B. Comparé, avant de virer cuti quand ce dernier a été obligé de fuir en Côte d’Ivoire, lors de sa chute du pouvoir en 2014, exfiltré par la France, pour échapper au soulèvement populaire le plus massif de l’histoire burkinabè, jusqu’ici.

Dans le sérail politique actuel burkinabè, de Kaboré à Diabré, S. Compaoré, S. Bénéwendé et consorts, il n’y a pas l’ombre d’une personnalité de rupture radicale, capable d’incarner des choix audacieux de politiques anti-impérialistes et d’indépendance véritable de notre peuple. Kaboré n’a ni les idées, ni le courage d’action d’un anticapitalisme rigoureux. Compradore social-libéral, clientéliste et affairiste endo-colonial comme tant d’autres sous nos latitudes, il manque de vision pour le dire simplement ; et son enracinement social-bourgeois étroit, fait de lui l’ennemi couché et traitre à notre peuple. Et vu sous cet angle, on attend plutôt des générations montantes, l’émergence en leur sein de forces de progrès social aptes à mettre en acte et en mouvement les masses dans le sens d’une restauration concrète de la révolution, anti-impérialiste, internationaliste panafricaine, démocratique, populaire et laïque. Une révolution contre l’endo-colonat domestique et socialement criminel. La Révolution Démocratique Populaire de T. Sankara en a été une parenthèse historique éclair, lumineuse ; avant celle que le PCRV envisage comme projet dans la clandestinité. Mais il faudrait plus !... Que, débarrassés de tout opportunisme, esprit de trahison et d’arrogance hégémoniste, de lucidité prolétarienne et sans mesquineries de chapelles étroites, les progressistes Burkinabè, à la suite de Thomas Sankara, Joseph Ki-Zerbo et tant d’autres maintenant et toujours inscrits dans cette veine, envisagent de façon lucide et critique, l’émancipation révolutionnaire de notre peuple. Non comme projet, mais comme un impératif théorique, pratique et urgent !

HaranaPARE

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