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jeudi 10 août 2017





   
Mouvement du Rif : la trahison des clercs
Une analyse, sans pavé sur la langue, du journaliste marocain Ali Mrabet
mercredi 14 juin 2017


-  Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, avec lequel il collabore toujours. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols et francophones et prépare une thèse de doctorat sur l’histoire du Maroc.

Cet article est paru dans Middle East Eye qui a pris la précaution de préciser "Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye."

Quand le Palais casse du Rifain, l’élite marocaine se tait, esquive le débat ou s’en remet à la décision du roi. Mais que cache ce confortable silence ?

Alors que la répression s’abat encore une fois sur les Rifains, avec cette dureté inusitée qui frise la haine, seul un humoriste, un mal-aimé du Palais royal marocain qui le persécute depuis 30 ans, Ahmed Snoussi, alias « Bziz », a osé écrire deux articles sur son profil Facebook pour se solidariser avec le Rif et le hirak chaâbi (mouvance du peuple, nom du mouvement donné à la contestation). Pour le reste, c’est le silence, parfois complice, souvent lâche. Mais pourquoi donc, au Maroc, l’intellectuel et l’artiste, le clerc, sensé éclairer le peuple avec ses sorties et ses opinions, se tait, esquive le débat ou s’en remet à la décision que prendra le pouvoir ? Dans ce cas précis, pour deux raisons.

La première, c’est qu’il s’agit du Rif, une contrée habitée par des gens fiers que nos intellectuels, à l’instar du reste du pays, trouvent trop rudes à leur goût, pas très accommodants avec l’ordre établi et peu enclins aux prosternations et à la génuflexion. Dans un pays où la dignité a laissé place, depuis Hassan II, à l’abaissement des esprits et des corps, cette attitude ne cadre pas dans cet ensemble convenu.

La deuxième raison est vulgairement matérielle. Personne, que ce soit dans la presse, la société civile et le monde de la culture, ne veut s’attirer les foudres du régime en se solidarisant avec les Rifains dont la propagande officielle et officieuse en a fait des démons séparatistes et dangereux. Les patrons de presse ont peur pour leur imprimerie et craignent de perdre la subvention étatique annuelle, le responsable d’association ne veut pas que l’État vienne fouiner dans ses comptes pour voir s’il a déclaré les « contributions » reçues de l’étranger, l’acteur risque de ne plus trouver de rôle au cinéma ou à la télévision, le chanteur craint d’être ostracisé, le professeur a simplement peur pour son emploi à l’université, et l’écrivain, surtout s’il est célèbre, préfère s’acoquiner avec le pouvoir plutôt que de défendre par sa voix autorisée les droits de ces « gens ».

La situation dans le Rif, devenue dramatique ces derniers jours, aurait peut-être dû les pousser à réagir. Mais non. Les nombreuses et concordantes déclarations des avocats jurant que les détenus rifains ont été systématiquement torturés par la police d’Al Hoceima, puis par la Brigade nationale de police judiciaire (BNPJ, une police politique déguisée) dans son siège de Casablanca, ne semblent pas ébranler la quiétude des bien-pensants. La vague d’arrestations sans précédents qui frappe la région, n’émeut personne.

À Rabat, à Casablanca, à Tanger ou à Marrakech, on ne semble pas non plus offusqué par les nombreux récits évoquant des actes d’humiliation, des injures racistes, « fils de p**e, fils d’Espagnols, racaille » et autres amabilités fleuries déversées par la police et la soldatesque sur des jeunes dont le seul tort est de vouloir que leur région soit pourvue d’un vrai hôpital et non d’un mouroir, d’une université et que leur futur soit moins gris.

Que la police se soit acharnée physiquement sur Nasser Zefzafi, le chef de la contestation rifaine, au moment de son arrestation, qu’elle ait essayé de lui faire avaler de force des chaussettes sales et malodorantes, ne paraît pas gêner outre mesure la conscience de ceux qui devraient en avoir. Si le clerc marocain se tait depuis des lustres sur la répression des Sahraouis, autre sujet sensible et sacro-saint qui ne tolère aucune contestation, comment ne va-t-il pas regarder ailleurs quand on malmène du Rifain ?

Même ceux qui se sont faits une petite spécialité de s’indigner sur tout et rien, préfèrent aujourd’hui se terrer dans un confortable silence.

C’est le cas de notre prix Goncourt 1987, Tahar Ben Jelloun, l’homme qui a découvert le terrible bagne-mouroir de Tazmamart seulement après la mort de Hassan II. Le même qui fait souvent étalage d’indignation, s’emportant par exemple contre le « raciste anti-arabe » cinéaste espagnol Pedro Almodovar, parce que ce dernier a simplement décliné une invitation du festival du cinéma de Marrakech, organisé chaque année par des thuriféraires du régime, ne prend jamais le risque de s’en prendre aux gouvernants marocains. Histoire de ne pas fâcher le prince. Depuis qu’il signe une chronique dans le 360, un sulfureux site proche du Palais royal, il va même plus loin en égratignant le peu de journalistes indépendants qui restent au Maroc.

L’autre prix Goncourt marocaine, Leïla Slimani, aurait également pu parler, dire quelque chose, puisqu’elle s’est elle-même placée dans l’orbite de la défense des libertés, en tonnant récemment que « les jeunes Marocains sont fatigués par la chape de plomb qui pèse sur la parole ». En fait, en ce qui concerne le Rif, Leïla Slimani s’est enveloppée dans une chape de silence. Peut-être que dans son cas, parce qu’elle respecte cette vieillotte tradition marocaine qui veut qu’on ne critique jamais celui avec qui nous avons partagé un repas. Mademoiselle Slimani, tout comme Monsieur Tahar Ben Jelloun, ont été récemment invités à la table du roi Mohamed VI à Paris, celui-là même qui est à l’origine de toutes les vicissitudes que vit actuellement le Rif.

Un naufrage moral qui n’est pas l’apanage des professionnels de la plume

Mais soyons justes. Ce naufrage moral n’est pas l’apanage des professionnels de la plume. Ce que le Maroc compte d’artistes se tait aussi. À juste raison, répondront les mauvaises langues. Quand un artiste tombe gravement malade au Maroc, c’est le roi, informé par une âme inquiète, qui lui paye les soins. Si la personnalité et le rayonnement du malade sont notables, il ira à l’étranger ; si elles le sont moins on l’expédiera à l’hôpital militaire Mohamed V de Rabat. Car depuis toujours, le souverain entoure de sa bienveillance ce monde privilégié et clos. En achetant par exemple des tableaux à des artistes qui peinent à convaincre, mais surtout en offrant à droite et à gauche des « grimas », ces agréments de transport (taxis petits et grands, et autocars), qui servent à assurer une aisance financière à ceux qui ont la chance de plaire en haut lieu. Ce n’est un secret pour personne que plus l’artiste est haut dans l’estime du Palais, plus il bénéficiera des largesses de « Sidna » (Sa Majesté). Ce dernier étant allé jusqu’à décréter le versement d’un salaire mensuel consistant (30 000 dirhams, un peu moins de 3 000 euros) à certains membres de deux groupes de musique chaâbi, Jil Jilala et Nass El Ghiwane, qui n’étaient pas vraiment dans le besoin. Sans parler d’autres prébendes, comme l’accès à des appartements du patrimoine de l’État, achetés ou loués pour des prix dérisoires.

Manifestation à Al Hoceima, vendredi 2 juin, pour réclamer la libération des activistes du Rif (Reuters)Même chose pour les politiciens professionnels. Un exemple, ou plutôt deux. Driss Lachgar, le patron de ce qui reste de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), autrefois fer de lance contre le régime dictatorial, aujourd’hui parti sans âme, sans idéologie, dont on ne sait plus s’il est de droite ou de gauche, a bénéficié il y a quelques années d’une immense parcelle de terrain appartenant à l’État dans l’un des quartiers les plus huppés de la capitale.

Et il n’est pas le seul. Chez les anciens communistes du Parti du progrès et du socialisme, dont les sigles, PPS, ont été malicieusement détournés par un humoriste pour en faire le « Petit parti de Sidna », la complicité avec le Makhzen est vieille, pérenne et profitable.

À l’époque de Hassan II, le premier secrétaire général de cette vieille formation politique, pourtant d’obédience communiste, a été gratifié de l’exclusivité de l’exportation de l’orange marocaine vers l’ancienne URSS. Son successeur a reçu, sans débourser le moindre dirham, d’immenses terres domaniales. « Pour compenser ce que j’ai perdu », se justifia-t-il sans gêne. Enfin, deux des plus éminents communistes que le Maroc ait jamais connus, les camarades Abdellah Layachi et Abdeslam Bourquia, deux authentiques nationalistes il est vrai, ont été gratifiés de leur vivant de juteux agréments de transport.

Deux marxistes purs et durs de l’époque du protectorat et de l’après-indépendance nageant à la fin de leur vie dans l’économie de la rente, voilà qui peut étonner sous d’autres cieux. Pas au Maroc où le PPS, héritier direct et revendiqué du Parti communiste du Maroc, est devenu le premier parti communiste franchement monarchique de la planète. Un parti qui revendique sans gêne la « monarchie exécutive », une forme d’État où le roi règne et gouverne.

Et la liste est longue. Alors, franchement que pouvons-nous attendre de cette légion de clercs, de l’artiste au militant progressiste, qui pense à ses propres intérêts avant ceux de la veuve et de l’orphelin, et encore moins à ceux du Rifain.

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