ACCUEILL’Afrique bouge< Rwanda
Dernière mise à jour :
jeudi 10 août 2017





   
LES RENCONTRES DE L’AFASPA
Débat sur le génocide au Rwanda et les responsabilités qu’il a impliquées
samedi 24 février 2007
A l’occasion de sa réunion du 3 Février, le Bureau National de l’AFASPA avait invité Dafroza Gauthier, Présidente de la Communauté Rwandaise de France et Alain Gauthier, Président du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda à débattre de la situation au Rwanda. Voici, en résumé, leurs interventions, les questions posées à nos interlocuteurs et leurs réponses.

Le génocide de 1994 qui a fait en 3 mois, plus d’un million de morts (sur une population d’environ sept millions d’habitants) n’est pas le résultat d’une révolte spontanée due à la mort du Président de la République, mais l’aboutissement d’un projet génocidaire mûrement préparé depuis une trentaine d’années, c’est à dire l’élimination d’une population pour ce qu’elle est, l’avion présidentiel abattu n’étant qu’un prétexte, que le signal donné à la Garde Présidentielle, à l’Armée et aux milices de commencer le « travail ». Preuve en est que les premiers massacres ont été perpétrés par les autorités et non par la population attisée de longue date et appelée en renfort par la suite.

Contexte historique -

C’est l’Empire allemand qui se voit offrir le Rwanda lors de la Conférence de Berlin en 1885. En 1901, les Flamands installent la première mission catholique à Save dans le sud du pays, l’Eglise-missionnaire accompagnant la démarche colonisatrice. En 1918, l’Allemagne perd ses colonies et la Société des Nations décide que la tutelle du Rwanda revient au royaume de Belgique. A cette époque, le royaume du Rwanda est un pays très organisé et structuré par ses pouvoirs coutumiers. Le roi est Tutsi de même que la plupart les chefs, les sous chefs sont en majorité Tutsi. On compte cependant environ quatre cents sous-chefs hutu. Le colonisateur procède à une déstabilisation des structures par un remodelage des pouvoirs coutumiers, il dépose le Roi en 1930 en s’appuyant sur son fils converti au catholicisme.

Cette époque est importante car c’est le moment où l’ont construit une opposition entre Tutsi, Hutu et Twa qui sont des composantes sociales et non pas ethniques de la société rwandaise où les individus peuvent passer de l’une à l’autre selon les alliances . Les colonisateurs et missionnaires établissent les critères de ces « distinctions ».

En 1918, les Belges réécrivent l’histoire du Rwanda : les Tutsi ne seraient pas des Africains, ils ont une autre origine (nègres blancs) ; pour opposer les classes sociales entre elles, les chefs Hutu sont destitués et le pouvoir colonial s’appuie sur les Tutsi. En 1931, une mention ethnique est indiquée sur les cartes d’identité ce qui fige la population dans des catégories, alors que tous les Rwandais parlent la même langue, pratiquent les mêmes coutumes, ont les mêmes croyances et habitent les mêmes territoires.

Les années 50 marquent les premières velléités d’indépendance qui obsèdent les colons qui traitent les indépendantistes de « communistes ». La Belgique éduque la minorité Hutu, quelques responsables forment un parti politique en 1957 dont le Manifeste (Manifeste des Bahutu) qualifie les Tutsi « d’étrangers ». En 1959 ont lieu les premiers massacres. Les cadavres sont jetés dans la Nyabarongo, une des sources du Nil (pour « qu’ils repartent d’où ils sont venus »). C’est l’époque du premier exil de Tutsi.

Le 25 septembre 1961 a lieu la première élection présidentielle remportée par les Hutu. L’appartenance « ethnique » devient un critère pour accéder à des postes de responsabilité.

La fin de l’année 1963 est marquée par des événements graves où est perpétré un premier massacre génocidaire au cours duquel les autorités interviennent en faisant appel au peuple pour exterminer des Tutsi en terme d’« auto-défense civile ». Les techniques de l’armée française sont expérimentées au Rwanda.

En 1973 Habyarimana accède à la tête du pays à l’issue d’un coup d’état. A la création de la cellule Afrique de l’Elysée en 1982, des liens étroits se nouent entre lui et Jean Christophe Mitterrand. Les Tutsi, refoulés à la frontière ougandaise, s’engagent aux côtés de la rébellion conduite par Museveni. Ce sont les fils de ces réfugiés qui conduiront les attaques venues d’Ouganda le 1er octobre 1990. L’intervention de la France qui organise l’opération « Noroït » avec 450 hommes permet de stopper les troupes du FPR à 90 kilomètres de Kigali. 150 REP au front + zaïrois belges + 450 hommes . Les 4 et 5 octobre 1990 une mascarade destinée à démontrer que « le pays est en danger » est organisée. Il s’agit d’une simulation d’attaque du FPR à laquelle participent des militaires français. La population tombe dans le piège et réagit en s’attaquant aux Tutsi dont nombre sont arrêtés. Durant 3 ans l’armée française entraînera les milices hutu, tout en maintenant des hommes au front. Les « 10 commandements des Bahutu » sont édictés et diffusés par la RTLM, (Radio Télévision Libre des Milles Collines) de sinistre mémoire.

Au terme des accords d’Arusha (4 août 1993) des Tutsi sont intégrés dans le gouvernement et l’armée. Cette situation entraîne une division entre démocrates et extrémistes qui touche tous les partis politiques rwandais. En décembre 1993 la MINUAR retire la majorité de ses hommes du Rwanda. L’avion présidentiel est abattu le 6 avril 1994 . La garde présidentielle assassine les hutus modérés et donne le feu vert du génocide. Fin juin, alors que le génocide est pratiquement consommé, la France organise et met en place l’opération militaro-humanitaire « Turquoise ». Elle permettra aux planificateurs du génocide de se réfugier au Zaïre. Agathe Habyarimana est accueillie avec des fleurs par la France, avec un chèque de 200 000F attribués par le Ministère de la Coopération. L’ONU de son côté réduit la présence de la MINUAR à 400 hommes. Dans l’indifférence générale des instances internationales, en France seules l’Humanité et la Croix font écho du drame qui se déroule. Le Monde quant à lui fait œuvre de désinformation.

Comprendre un processus de génocide -

Il nécessite un long travail de préparation qui commence par la déshumanisation des victimes afin que les meurtriers ne ressentent pas le poids de leur faute en assassinant femmes, enfants, en violant les refuges traditionnels que sont les églises, devenues de véritables pièges pour les populations qui s’y sont précipitées. Une idéologie qui fera le lit du négationnisme.

Il engage le plus grand nombre et toutes les générations à y participent afin de diluer la responsabilité individuelle. On estime à plus de 500 000 le nombre de personnes ayant participé aux tueries. Les femmes y prennent leur part aussi, comme Pauline Nyiramasuhuko, la Ministre de la Condition Féminine.

C’est un génocide de proximité où l’on massacre ses parents, amis, voisins.

Il est marqué par une grande cruauté perpétrée avec des outils du quotidien. Les viols sont une arme de destruction plus lente puisqu’ils ont pour objectif de propager le sida aux victimes.

L’armée encadre le génocide, la France forme ses hommes - Dès le premier soir elle investit le domicile des opposants hutu. Forte de 5000 hommes , elle passera à 50 000 dans les semaines suivant le déclenchement du génocide. Cette augmentation et la formation de tels effectifs n’auraient pu exister sans une « aide efficace ».

Pourquoi l’instruction du Juge Bruguière ressort-elle aujourd’hui ?

-   6 plaintes de Rwandais ont été déposées dont 4 déclarées recevables. Il était délicat de procéder aux investigations nécessaire en période électorale.

-   Le procès des militaires rwandais réfugiés en France nécessite une aide des instances judiciaires françaises. La juge Renaud s’est rendue au Rwanda en commission rogatoire.

Estimez-vous que la mise en place des Gacaca aura un effet constructif ?

Elles sont symboliques des défis du Rwanda. Au début, les victimes étaient contre car la justice n’était pas rendue par des juges, mais par des sages choisis pour leur intégrité. Mais quel autre choix y avait-t-il ? Il n’existe aucun accompagnement des victimes qui se retrouvent face à face avec les bourreaux de leur époux, de leurs enfants, de leurs parents, qui demandent pardon à l’Etat sans aucun repentir pour les victimes et leurs familles, qui paradent en rentrant dans leurs foyers, retrouvent leurs familles unies à côté de leurs voisins esseulés. Pour les deux parties, la question n’est pas réglée car il n’y a pas eu prise de conscience chez les assassins qui envisagent cette procédure comme un passage obligé pour sortir de prison où ils ont passé plus de 10 ans. Mais la victime est la plus sollicitée : elle doit pardonner et cohabiter. Les Gacaca aideront cependant à écrire l’histoire du génocide.

Quelle a été l’attitude de l’Eglise dans ce génocide ?

Il y a celle de l’Eglise sur place et celle du Vatican. Le Pape Jean Paul II a été dans les premiers à parler de génocide et à exiger que les prêtres qui seraient coupables rendent compte à la Justice. L’Eglise rwandaise a été partagée, comme toutes les composantes sociales. Il faut savoir que l’Eglise rwandaise est l’une des principales puissances du pays (elle a choisi le premier président du Rwanda), elle a institué le principe des quotas au sein des postes de la fonction publique, elle était en collusion totale avec le pouvoir . Et surtout elle n’a jamais qualifié de pêché le meurtre de Tutsi dans les prêches durant les années de fomentation du génocide, elle n’a pas répondu à la diabolisation des Tutsi. Une telle attitude responsable aurait pu être un contre-feu à la campagne idéologique qui se préparait. C’est en cela qu’elle a une grande responsabilité. Par ailleurs, prêtres et religieuses ont payé un lourd tribu au génocide, mais certains y ont participé ce qui a conduit 2 religieuses à être jugées à Bruxelles, 1 prêtre à Arusha ; un autre est poursuivi en France, mais il n’a toujours pas été jugé.

Y a-t-il un rapport entre l’Eglise et les richesse minières ?

La richesse du Rwanda n’est pas constituée par des matières premières. L’Eglise est le premier propriétaire foncier, elle a l’enseignement entre ses mains.

Quels sont les intérêts de la France dans cette partie de l’Afrique ?

C’est son enjeu stratégique dans la région des Grands lacs. Un contrôle sur les pays voisins, la proximité du Kivu où est extrait le coltan. La France est obsédée par le Zaïre où elle a si longtemps protégé Mobutu.

Quelle unité est-elle possible entre les peuples de la région ?

Les potentialités sont là : le Kivu était rwandais avant la colonisation. Les gens Burundi et du Rwanda parlent la même langue. En Ouganda du sud on trouve le même peuple qu’au Rwanda.

Quelle relation existe-t-il entre Hutu et Tutsi aujourd’hui ?

Les anciens opposants Hutus forment les ¾ du gouvernement et des députés. Les gens sont condamnés à cohabiter dans la mesure où ils ont toujours vécu ensemble sur les collines.