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dimanche 12 août 2018





   
Barthélemy Boganda, un parcours trop tôt brisé
lundi 27 janvier 2014
Une contribution de Jean Bosco Peleket dans le cadre du colloque sur le cinquantenaire des martyrs et des espoirs assassinés, qui peut éclairer utilement sur la situation en Centrafrique.

De nos héros africains vite réduits au silence de la mort par les ennemis de l’Afrique, Barthélemy Boganda est peut-être l’un des moins connus. L’homme n’a pas mobilisé les médiats internationaux de son vivant. Il faut dire que la France des palais qui a partie liée avec les grandes manufactures, les sociétés coloniales des exploitations agricoles, forestières, minières, veillait à ce qu’il ne se fasse pas remarqué outre mesure.

L’idée que Barthélemy Boganda se faisait de l’homme Oubanguien, de l’homme Centrafricain, de l’homme Africain, de l’homme universel (cf. sa devise : Zo kwè Zo = un Homme est un Homme) n’a rien à envier aux philosophes et aux universalistes.

L’idée que Barthélemy Boganda se faisait de l’indépendance de l’Afrique centrale voire du Continent Mère est de grande actualité cinquante ans après. Elle n’avait rien à voir avec les concessions faites par Paris pour mieux asservir ce que Boganda a qualifié d’avance « des poussières d’États ».

Mon intervention, nécessairement à grands traits, se décline en 4 points.

1°) Un destin tragique qui a contribué à former un homme d’exception

• Né sujet français en 1910 en Lobaye, partie intégrante du Moyen-Congo (Congo Brazzaville aujourd’hui), Barthélemy Boganda devint sujet allemand / camerounais un an plus tard lorsque, en 1911, la France céda sa région pour conserver le Maroc,

• Sa mère meurt sous les coups d’un agent de la Compagnie forestière Sangha-Oubangui pour n’avoir pas rapporté la quantité de caoutchouc exigée. Son père décède peu après,

• Recueilli par un missionnaire il put faire des études cléricales tout en sillonnant une bonne partie de l’Afrique centrale : école primaire à la mission Saint-Paul à Bangui en Oubangui-Chari, petit séminaire à Brazzaville au Moyen-Congo puis à Kisantu au Congo-Belge, grand séminaire à Yaoundé au Cameroun. Barthélemy Boganda parle plusieurs langues africaines, ce qui est un atout formidable.

• Il est ordonné prêtre en 1938

2°) Engagement sociale et politique Très vite le prêtre, l’homme de Dieu est confronté au débâcle de la France vaincue par le régime nazi, à l’enroulement de ses compatriotes pour défendre « la Mère patrie », à leur l’exploitation éhontée, au travail obligatoire gratuit sinon sous payé, au racisme dont ils sont l’objet de la part des coloniaux, aux harcèlements et entraves de toutes sortes de l’administration coloniale.

A la fin de la 2ème guerre mondiale la situation de l’homme noir ne s’est guerre améliorée. La France des palais ne tint point parole. C’est sous des coups de boutoirs des patriotes qu’elle consentit toutefois, à faire une place aux colonisés dans le fonctionnement des collectivités. Poussé par une jeunesse instruite, conscientisée et par des anciens dont la foi en la libération du joug colonial était restée inébranlable, Barthélemy Boganda se présenta aux élections législatives de 1946 avec l’autorisation de son évêque. Il est élu et inscrit au groupe des démocrates-chrétiens du Mouvement Républicain Populaire (M.P.R.) à l’assemblée nationale française. Mais très vite l’homme casse le moule dans lequel l’évêque de Bangui et les bons penseurs coloniaux croyaient le tenir. Il s’échappe du cocon, son discours est iconoclaste : «  Avant de faire quelque chose pour nous, déclare t-il, il faut d’abord nous laisser ce qui est strictement à nous, ce qui constitue notre propriété inaliénable, c’est-à-dire notre droit à l’existence, notre droit au respect de notre personne et de nos collectivités ».

Barthélemy Boganda découvre en France même, la complexité du combat politique, le lobbying, la puissance des entreprises coloniales et la volonté de Paris du moins de ne point lâcher les colonies, au pire d’entretenir et de cultiver l’émiettement ethnique et politique des colonisés pour continuer à mieux les assujettir. Il rompt avec le MRP.

Contrairement à ses collègues élus de l’Afrique de l’Ouest proches des partis politiques français, Barthélemy Boganda consacre l’essentiel de son action en Afrique. Il entreprit dès 1948 de structurer la résistance locale au colonialisme. Il créé le Mouvement pour l’Evolution Sociale de l’Afrique Noire (M.E.S.A.N.) en 1949 et un journal de soutien dont le titre est tout un programme : « Terre Africaine ». La propagande du MESAN met l’accent d’une part sur la nécessité de surmonter les barrières ethniques pour s’unir dans la défense de « tout ce qui est africain » et d’autre part sur un programme social résumé par les fameux verbes : loger, soigner, instruire et se nourrir décemment en Oubangui et en Afrique.

3°) De l’Oubangui-Chari aux États Unis d’Afrique Centrale L’audience de Barthélemy Boganda est immense, incontestable en Afrique centrale, matérialisée notamment par l’implantation du MESAN dans d’autres colonies que l’OubanguiChari. Les hommes politiques congolais et tchadiens en vue sont acquis à sa cause. Reconduit dans ses fonctions de grand conseiller de l’Afrique équatoriale française (AEF) après les élections territoriales du 31 mars 1957, Barthélemy Boganda en est élu président à l’unanimité.

A ce titre, il entendait être associé non seulement à la préparation des réformes de la France d’Outre-mer mais à l’élaboration des nouvelles institutions après le retour du général de Gaulle aux affaires en mai 1958. Mais Barthélemy Boganda est écarté de tout le sérail, Paris s’est toujours méfié de cet électron libre, grande voix de l’Afrique équatoriale, en avance sur son temps. Dans ce contexte Barthélémy Boganda opte pour le Non au référendum sur la Communauté franco-africaine. Mais la tournée du général de Gaulle à Brazzaville le 24 août 1958 le convint de faire campagne pour le Oui. Il se résolut à mobiliser toutes les énergies à cet effet et il parvint.

Pour lui, rien ne s’oppose à ce que l’AEF devienne, avec la ratification des quatre assemblées territoriales, un État membre unique. Il propose de renommer l’ensemble : République Centrafricaine mais c’était sans compter avec les fers de lance du RPF -Général de Gaulle en tête et Alain Foccart en homme de main-, pour qui la France sans les ressources minières, énergétiques, agricoles et forestières des colonies, était peu de chose dans le concert des Nations en construction après guerre et dans les âpres confrontations au sein de l’ONU à New-York.

Allant encore plus loin, le 17 octobre 1958, du haut de la tribune du Grand Conseil de l’AEF à Brazzaville, Barthélemy Boganda lance un appel pour la création des États-Unis de l’Afrique Latine.

Il conçut les États-Unis de l’Afrique Latine en trois étapes :

* dans un premier temps, l’union des quatre territoires constituant l’ex-AEF (Congo- Brazzaville, Gabon, Oubangui-Chari, Tchad) sous le nom République centrafricaine

* ensuite, l’unification de la République Centrafricaine avec l’ex Congo-belge (actuelle République Démocratique du Congo) ;

* enfin la création des États-Unis d’Afrique latine comprenant, outre l’ex RCA élargie au Congo, le Cameroun, le Rwanda, le Burundi et l’Angola. Barthélemy Boganda rendit public ce projet au moment où Kwame Nkrumah réunissait à Accra le premier congrès panafricain, aussi des commentateurs se sont empressés de le considérer comme un discipline du leader ghanéen.

Un accident fortuit d’avion le 29 décembre 1959 (à l’ouest du pays tenu par les colons les plus radicaux) que d’aucun qualifie de meurtre a coûté la vie à cet homme hors du commun et privé son peuple et l’Afrique de son génie.

4°) Conclusion Je voudrais simplement terminer cette présentation liminaire au débat qui va s’instaurer par les citations de cet homme :

« L’indépendance dans l’isolement est une dangereuse illusion. Notre unité sera la condition sine qua non de notre indépendance. En partant de ce qui a été déjà fait par l’administration coloniale, nous ferons de l’A.E.F. une nation moderne. Voilà ce que la jeunesse et le peuple aéfien tout entier attendent de leurs élus responsables désormais de leur pays. Et puisque cela est réalisable, nous devons le réaliser, sinon nous serons jugés et condamnés par la postérité comme traîtres à notre mission. Car à l’époque où les grandes nations sont dépassées et cherchent à s’unir, le tribalisme et la balkanisation de l’Afrique seraient un crime contre la race noire... »

« La division, le tribalisme, l’égoïsme ont fait notre malheur dans le passé. La division, le tribalisme, l’égoïsme feront notre malheur dans l’avenir ». « ...C’est le siècle des grands ensembles. L’heure a sonné, Africains. Il faut détruire les cloisons des clans. Il faut démolir les limites des tribus. Il faut renverser les barrières des frontières artificielles et arbitraires. » « Vouloir créer au vingtième siècle des poussières d’États, c’est une politique rétrograde à courte vue et d’intérêt immédiat dont le résultat sera la disparition à brève échéance de ces mêmes États et la perte de leur indépendance » Et comme s’il n’avait pas été assez clair, il déclara en octobre 1958 : « La création de plusieurs états Aériens est un suicide. Notre conscience nous en empêche. Nous nous y opposons donc de toutes nos forces. » Si l’Oubangui-Chari devait, un jour accéder seul à l’indépendance, ce serait une véritable catastrophe ».

Barthélemy Boganda ne pouvait pas se douter qu’il lui restait à vivre moins de six mois, entièrement dominés par la hantise de voir la coalition des intérêts français et la cécité des auxiliaires africains promus par Charles de Gaulle et son homme de main, Jacques Foccart, compromettre la naissance de la grande République Centrafricaine, des États-Unis d’Afrique centrale et le destin de cette partie du monde.

JB PELEKET,

Paris, le 11 décembre 2010