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Lettre ouverte de Khalid Jamaï à Alain Juppé
« Toléreriez-vous que votre président ne soit pas comptable de ses actes, de ses décisions, de sa politique ? »
mercredi 13 juillet 2011
Khalid Jamaï, doyen des journalistes marocains, est l’un des plus grands éditorialistes du pays. Révolté par le commentaire honteux du Minsitre français cautionnant la mascarade référendaire au royaume des élections truquées, il a pris sa plume pour remettre la pendule du Ministère des Affaires Etrangère à l’heure de la vérité. (caricature dans www.Bakchich.info)

Dans un communiqué en date du 2 juillet 2011, vous aviez affirmé que « Les Marocains avaient pris une décision claire et historique à l’occasion d’une campagne référendaire transparente » qui, de plus, se serait déroulée « dans le respect des règles démocratiques » .

Mensonges et flagorneries

Monsieur le Ministre,

Dans un communiqué en date du 2 juillet 2011, vous aviez affirmé que « Les Marocains avaient pris une décision claire et historique à l’occasion d’une campagne référendaire transparente » qui, de plus, se serait déroulée « dans le respect des règles démocratiques » .

De même, vous avez soutenu que la révision de la constitution avait été conduite à partir de « consultations étendues, associant tous les partis politiques, les syndicats et une large palette de représentants de la société civile ».

Enfin vous alléguiez : « La participation du peuple marocain à ce référendum a été forte et a donné lieu à des débats animés et substantiels, reflétés dans les médias et notamment sur Internet ».

Qu’en est-il de l’exactitude de ces propos que vous présentiez comme des certitudes indiscutables ?

Un leader de l’USFP, parti de gauche siégeant au gouvernement, Ali Bouabid, pourtant fervent partisan du oui, a écrit sur sa page Facebook, après avoir voté :

« Je viens de voter. Je remets ma carte d’électeur. Je demande si on doit vérifier mon identité. On me dit « on ne fait pas ça ». On trouve mon nom sur les listes. On met une croix en face de mon nom. Je vote. Je demande si je dois signer, on me dit non. Je dis : mais vous pouvez mettre autant de croix à la place des personnes qui ne sont pas venues voter puisque aucune signature n’est requise ! Amer. »

Quant au secrétaire général du PJD, parti islamiste, qui a mené campagne en faveur du projet constitutionnel, il a déclaré à l’envoyée du Financial Times : « Les chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur sont exagérés. Le taux de participation doit tourner autour de 50% ».

Et, ils ne furent pas les seuls à dénoncer les fraudes massives qui ont entaché cette consultation référendaire. Loin s’en faut. Des dizaines de vidéos circulant sur la toile en apportent les preuves irréfutables. Il en est de même de la presse internationale écrite et télévisuelle telle que France 24 et TV5.

Nous sommes à mille lieux d’une campagne référendaire « transparente » qui se serait déroulée « dans le respect des règles démocratiques », comme vous l’affirmiez avec tant d’assurance.

Monsieur le Ministre,

Khalid Jamai Pour arriver à ses fins et pour faire croire que le projet de la constitution avait été approuvé par plus de 98,50%, le pouvoir marocain a mobilisé toute son administration, tout son potentiel humain et matériel. De même qu’il a raclé les bas-fonds pour recruter, embrigader, contre monnaie sonnante et trébuchante, (comme le prouvent là aussi les dizaines de vidéos) chômeurs, citoyens dans le besoin, repris de justice, « chmakria », africains sub-sahariens en rupture de ban. Ces énergumènes, véritables « Tantons Macoutes Makhzanéens » ont permis, au régime de sous-traiter sa répression contre les militants du Mouvement du 20 février (1). De la sorte, le pouvoir pouvait continuer à réprimer, en toute quiétude et impunité tout en se prémunant contre tout rappel à l’ordre de la part de l’UE et des USA, hostiles à tout recours à la violence contre les manifestations pacifiques comme celles menées par ce mouvement. Et que dire de l’instrumentalisation de la religion opérée à travers la mise à contribution forcée des imams et le recours à des confréries religieuses telle la Zaouïa Bouchichia ?

Cet embrigadement tous azimuts a été rendu impératif pour pallier à l’incapacité des partis politiques, adeptes du oui, à mobiliser les citoyennes et citoyens. De même qu’il permettait, si besoin était, de contraindre, par la menace, le chantage et la violence les « récalcitrants » à voter en faveur du projet constitutionnel.

Quant au score de 98,50%, qui n’a pu être réalisé que grâce à une OPA opérée par le makhzen sur les urnes, il s’inscrit dans la logique référendaire marocaine : 84% en 1962, 98% en 1972, 99 99% en 1992 et 99, 69% en 1996.

Pouvait-il en être autrement ?

Evidemment non, car tous ces référendums ont été présentés comme des référendums sur la monarchie. Or, celle-ci ne peut tolérer d’être remise en cause, ne serait-ce que par une infime partie de la population.

Monsieur le Ministre,

De par les dispositions de la constitution « si unanimement adoptée », le roi Mohamed VI garde tous ses pouvoirs tant législatifs, exécutifs, judiciaires que religieux, sans qu’il soit pour autant astreint à rendre des comptes. Ce qui constitue une violation de l’article premier de cette même constitution qui établit « Une corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes ». Ajouter à cela la sacralité des discours royaux qui ne peuvent faire l’objet de débats.

Monsieur le Ministre,

La révision de la constitution, n’a pas été conduite comme vous le prétendez, à partir de « consultations étendues, associant tous les partis politiques, les syndicats et une large palette de représentants de la société civile ».

Elle fut initiée par une commission consultative nommée par le roi et constituée d’affidés du pouvoir. Ainsi, en est-il, entre autres, de Mr Ahmed Herzenni ancien président du défunt CCDH pour qui le Maroc a « besoin d’une monarchie traditionnelle, chérifienne et religieuse »...

Rappelons au passage son « unique conseil » aux parents des membres du groupe Zahra Boudkour (2) qui, torturés sauvagement et emprisonnés, menaient une grève de la faim : « Ce que vous pouvez faire de mieux, c’est d’aller acheter des linceuls pour vos enfants » !!

Quant à Mr Abdellatif Mennouni, président de ladite commission, il a tenu à préciser que « le discours royal a déterminé les domaines que doit englober la réforme constitutionnelle » précisant qu’il ne s’agissait « nullement de l’élaboration d’une nouvelle constitution mais uniquement de réformer l’actuelle ».

De consultations, il n’eut point. Tout au plus des auditions. Et au lieu de réformes profondes que d’insignifiantes réformettes.

Vous conviendrez, Mr le Ministre, que cette commission ne dispose d’aucune légitimité populaire et que cette constitution n’a été qu’octroyée.

Monsieur le Ministre,

Vingt-quatre heures après vos déclarations dithyrambiques, des milliers de militants et sympathisants du Mouvement du 20 février investissaient les rues de Casablanca, Rabat, Agadir, Oujda, Fès, Tanger, Marrakech et des dizaines d’autres villes et villages pour dénoncer les irrégularités massives qui ont vicié le déroulement du référendum. Des pratiques frauduleuses que l’on croyait enterrées à jamais avec les Hassan II, Basri et autres Oufkir.

Ils ont aussi manifesté pour revendiquer le droit à la liberté, à la dignité, à la justice, pour réclamer une meilleure répartition des richesses, une vraie séparation des pouvoirs, la fin de l’impunité, de l’affairisme royal et de la corruption qui sévit au plus hauts échelons de l’Etat. De telles manifestations ne constituent-elles pas un démenti cinglant à vos allégations ?

Et de leurs gorges montait le chant de la liberté :

« De l’humiliation, nous sommes lassés.

La voix de la dignité est notre épée,

Et nos poitrines, nos boucliers »(3)

Démenti cinglant à vos allégations.

Le Mouvement du 20 février n’est pas de l’ordre du factuel ou du conjoncturel. Il est sui generis aux problèmes économiques, politiques, sociaux et culturels dont souffre le Maroc depuis des décennies. Et de ce fait, il s’inscrit dans la durée.

Monsieur le Ministre,

Vos propos n’ont rien à envier à ceux de votre président qui avait félicité,

-  avant même l’annonce officielle du résultat de l’élection présidentielle, M. Bouteflika pour sa victoire obtenue avec... 90% des voix ;

-  avant tout le monde, MM. Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev pour leurs succès électoraux réalisés dans des conditions frauduleuses ;

-  Ben Ali pour « les progrès de la démocratie en Tunisie » où les élections étaient aussi démocratiques que dans l’ancienne RDA.

Monsieur le Ministre,

Trouveriez-vous plausible qu’un référendum soit voté, dans votre pays, à plus de 98,50 % ?

Accepteriez-vous que votre gouvernement mobilise, à son profit, tous les moyens de l’Etat pour mener campagne lors d’une consultation référendaire ?

Admettriez-vous que les discours de votre chef d’Etat ne fassent pas objet de débats ?

Toléreriez-vous que votre président ne soit pas comptable de ses actes, de ses décisions, de sa politique ?

Bien sûr que non.

Alors pourquoi cette jubilation devant un processus référendaire pour le moins douteux ?

Pourquoi chanter les louanges d’une constitution qui légitime une monarchie absolue de droit divin ?

Pour quoi ce tissu d’inexactitudes, pour ne pas dire de mensonges ?

De telles flagorneries ne sont que mépris et insultes pour le peuple marocain et son intelligence.

Monsieur le Ministre,

Avez-vous fait preuve d’un manque de discernement en tombant en pâmoison devant la nouvelle constitution marocaine que l’on a triturée, en catimini, jusqu’à la dernière minute ?

Savez-vous que le texte officiel du projet de constitution, soumis au référendum et publié dans le Bulletin officiel 5952bis le 17 juin 2011, a été retouché en catimini le 30 juin 2011, soit la veille du référendum ? (Voir les « retouches » des articles 42 et 130)

Savez-vous que le bulletin officiel 5956 qui a publié ces « correctifs » n’a été rendu disponible sur le site du secrétariat général du gouvernement que le 06 juillet 2011 ? Ces « correctifs » sont loin d’être des coquilles d’orthographe car elles concernent la nomination du président de la Cour Constitutionnelle du fait qu’ils diminuent encore plus les prérogatives du chef de gouvernement au profit du roi.

Ainsi, le texte de la constitution « adoptée » n’est pas celui qui a été soumis à référendum !

(Voir http://fr.lakome.com/politique/42-actualites-politique/521—ahmed-benseddik.html )

Quant à L’article 87 du projet de constitution, il a été« délesté » d’une mention(4) qui interdisait toute activité commerciale ou conflit d’intérêt aux ministres durant leur mandat gouvernemental.

La tenue même du référendum n’a pas satisfait aux conditions juridiques présidant à l’organisation de cette consultation. (Absence de décret publié au Bulletin officiel indiquant les dates d’ouverture et de clôture de la campagne référendaire ainsi que du scrutin).

Toutes ces violations, toutes ces magouilles auraient-elles pu se produire dans votre pays sans soulever un tollé général ?

Monsieur le Ministre,

Vos élucubrations sont- elles dues eu fait que vous avez été mal informé par vos services et donc induit en erreur ou s’agit-il tout simplement de mauvaise foi ?

Difficile à croire, d’autant plus que votre ambassadeur à Rabat, Mr. Bruno Joubert est un spécialiste du renseignement. N’a-t-il pas occupé le poste de directeur de la stratégie à la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) au Ministère de la Défense de 1997 à 2001 ?

Monsieur le Ministre,

Une fois encore, vous semblez préférer écouter les dirigeants et leurs mensonges et ignorer la voix du peuple. Une fois encore, vous semblez tabler sur le passé au lieu de miser sur l’avenir.

Khalid JAMAI

1—C’est un mouvement pluriel qui regroupe, entre autres, démocrates, marxistes , anti- mondialistes , étudiants, diplômés chômeurs et islamistes , principalement ceux d’El dAl La EL Issan (Justice et bienfaisance) qui appellent, désormais, à un Etat civil.

2— Il s’agit d’un groupe d’étudiants qui ont manifesté contre de la nourriture avariée servie par le restaurant universitaire à Marrakech

3- Poésie de Rachis Ghollam

4-« Les membres du gouvernement, ne peuvent, pendant leur mandat de ministre, exercer aucune activité professionnelle ou commerciale dans le secteur privé. Ils ne peuvent être parti dans les contrats conclus avec l’Etat, avec des entreprises publiques, ou collectivités territoriales, ou des organismes soumis au contrôle financier de l’Etat ».

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